AECQ : Précarité : la nouvelle norme du travail?

Précarité : la nouvelle norme du travail?

Le Comité des affaires sociales
de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec
en collaboration avec les communautés de base Justice-Solidarité

1er mai 1998 | English version

Ce message est le fruit d'un travail collectif réalisé par des personnes actives dans un réseau de communautés de base en lien avec le Comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec.

Une cinquantaine de ces communautés Justice-Solidarité issues des milieux populaires sont actives au Québec. Les évêques, sensibles aux personnes qui vivent la précarité de l'emploi au quotidien ont fait appel à cette « Église de la rue » afin de donner une voix à ces femmes, à ces hommes, et en font leur Message du 1er Mai.

Nous prendrons d'abord le temps d'écouter des personnes qui vivent ou ont vécu cette précarité.

Puis, nous proposerons quelques clés d'analyse.

Finalement, suite à une relecture biblique, nous dégagerons quelques pistes d'espérance.

Nous ajoutons à cette lettre un feuillet d'animation pouvant être utilisé afin de poursuivre la réflexion. Ce feuillet est semblable aux outils utilisés par les communautés de base Justice-Solidarité lors de leurs rencontres.

Partageons des faits...

Les années de vaches grasses sont révolues. L'ouvrier, l'ouvrière n'a plus le choix du lieu ou du genre de travail. Aujourd'hui, le travail choisit l'ouvrier, l'ouvrière.

Chibougamau, 1957. Simon, 15 ans, une 7e année en poche, entre sur le marché du travail. Dans ces années de grands développements économiques, les offres d'emploi sont nombreuses et les employeurs doivent ouvrir leurs goussets. Simon profite de la manne et se ballade d'un job à l'autre, améliorant son sort à chaque nouvel emploi, par l'expérience qu'il acquiert. En 1988, la mine qui l'emploie ferme ses portes. Il a 46 ans... Trop jeune pour profiter de programmes de pré-retraite et trop vieux pour être engagé dans une autre mine. L'assurance-chômage frappe à sa porte, puis, l'aide sociale. S'ajoutent à son errance deux mariages - dont le premier lui donne un fils - qui se soldent par des échecs où il perd tout, à chaque fois. Aujourd'hui, son existence de bénéficiaire le frustre, le décourage et l'humilie. Les employeurs le regardent comme une ordure de la société et lui offrent moins que le salaire minimum. Alors il travaille au noir pour gagner des miettes et vit dans la crainte d'être dénoncé. Les maigres économies qu'il réussit à faire, il les consacre à l'éducation de son fils. Simon fait preuve de courage dans ce qu'il entreprend, mais il craint beaucoup de vieillir malade et seul. À 55 ans, analphabète, dans notre société où la loi du plus fort l'emporte, il se sent de trop.

Un soir, au téléjournal, Marie entend que la pauvreté et la crise de l'emploi touchent surtout les femmes, les monoparentales, les personnes assistées sociales et les immigrantes... Elle se voit dans toutes ces catégories à la fois.

D'origine haïtienne, Marie vient au Québec pour visiter sa soeur. Il ne lui reste qu'un an d'étude en agronomie et elle est assurée d'un emploi, mais le coup d'État qui a lieu à ce moment-là dans son pays la force à rester ici. Ne trouvant pas de travail, elle fait du bénévolat. Puis Marie décide de terminer ses études en agronomie à l'Université Laval. Après ses deux ans d'étude, enceinte, elle doit quitter Québec avec un enfant dont le père ne veut pas et elle rentre à Montréal.

Redgina a maintenant 2 ans et demi et Marie recherche toujours activement du travail, soutenue dans ses efforts par le centre communautaire de son quartier. Cent curriculum vitae plus tard, non admissible aux programmes des 18-30 ans - elle en a 32 -, sans expérience, c'est le grand vide. « Parfois je me dis que je dois accepter du travail dans n'importe quoi! Mais si je passe plus de 2 ans en dehors de mon champ d'étude, mes 5 ans d'université seront désuets à jamais! Et travailler au salaire minimum est irréaliste avec un enfant à charge, sans pension alimentaire et un prêt étudiant à rembourser. » Retourner en Haïti comme agronome avec un poste assuré - un diplôme international est très valorisé - au détriment des travailleurs et travailleuses en place? Des amis sont retournés, ils ont été jalousement maltraités. L'un d'eux a même été tué...

Elle essaie de toutes ses forces, entourée des personnes amies, de ne pas se laisser envahir par le découragement. « Souvent, je suis gênée quand des amis agronomes en Haïti s'informent de moi au téléphone. Être dans un pays riche et ne pas pouvoir travailler... C'est dur sur la confiance en soi! »

Les gens bien intentionnés disent : « Avec la formation et l'expérience que tu as, si tu ne travailles pas, c'est que tu ne cherches pas. » Allons-y voir...

Gaspésie. Louise, bachelière, sans emploi depuis 6 ans, un prêt étudiant à rembourser, mère d'un enfant de 4 ans. Son époux, double bachelier, est sans emploi également. Pourquoi est-ce si difficile, dans sa situation, de réintégrer le marché du travail?

« Étant instruite, je croyais que cela serait facile. Mais pour des emplois où je suis surqualifiée, on ne me prend pas parce qu'aussitôt qu'un autre emploi dans mon domaine s'ouvrira, je partirai. De plus, ayant quitté le marché du travail depuis 6 ans, je ne suis pas admissible aux programmes fédéraux pour lesquels un candidat doit avoir reçu des prestations d'assurance-emploi dans les 3 dernières années. N'étant ni prestataire d'assurance-emploi, ni bénéficiaire de la sécurité du revenu, je ne suis pas admissible aux différents programmes d'aide offerts pour l'insertion et l'intégration au marché du travail. Mon nom n'étant pas inscrit dans les archives de la sécurité du revenu, on ne fait jamais appel à mes services pour des organismes qui demandent du personnel occasionnel. »

Consciente que la situation de sa famille n'est pas la pire qui soit, elle a tout de même l'impression d'être considérée comme une personne indésirable dans la société. Le découragement s'installe peu à peu, les fonds s'épuisent...

Les nouveaux pauvres. Passer d'une existence où la stabilité du travail permet de réaliser ses rêves à une insécurité totale où le moindre boulot devient une bénédiction, une sortie d'urgence...

Il y a 13 ans, suite à une séparation, Sonia reste à la maison un bout de temps avec ses 2 enfants en bas âge. Plus tard, d'un travail temporaire à l'autre, elle aboutit à un emploi solide à Postes Canada avec un très bon salaire. « J'ai décidé d'acheter une petite maison pour offrir un environnement plus sain aux enfants; tout m'était permis car les Postes m'avaient accordé un transfert à Joliette. » Mais un imbroglio administratif la plonge soudainement en chômage dans sa belle chaumière avec ses deux charmants garçons en pleine crise d'adolescence.

L'aide sociale prend la relève. Ne voulant pas faire une dépression, Sonia s'implique dans une cuisine collective et dans une communauté de base. Elle y rencontre de bonnes personnes qui l'aident à ne pas sombrer dans une profonde détresse. L'an dernier, l'aide sociale offrait des cours aux bénéficiaires pour obtenir l'équivalence au secondaire 5. Sonia s'y inscrit et obtient de très bons résultats. Elle décide donc que la roue « misère - bénévolat - cuisine collective - magasin partage - misère... », c'est fini. « Même si tout ce que je faisais m'aidait énormément, intérieurement je ressentais très fort qu'il était grand temps que je passe à autre chose. »

Après l'obtention de son diplôme, Sonia trouve un travail dans la couture, peu payant mais très valorisant, tout en gardant au plus profond de son coeur le désir d'avancer et d'obtenir de meilleures conditions de vie sur le plan économique mais aussi aux plans spirituel et moral. « Aujourd'hui je sais que ce sont des objectifs réalisables; je regarde David au cégep, Martin en secondaire 5, “la mère” au travail, (...) je me dis que pour aujourd'hui, mission accomplie. »

Comment accueille-t-on ces personnes dans nos milieux, dans nos maisons?

Creusons un peu...

Précaire : qui n'a rien de stable, d'assuré; incertain, provisoire, fragile (Larousse 1998).
Emplois précaires : la réalité grandissante de beaucoup de femmes et d'hommes. Le manque d'emplois « décents », la prolifération des petits gagne-pain de misère et la nouvelle fragilité des emplois bien rémunérés plongent une partie de la population dans l'insécurité et l'inquiétude. Surgissent alors les maux sociaux qui atteignent tôt ou tard la dignité des personnes.

Sous prétexte de vouloir rester sur la ligne de front ou encore pour satisfaire l'appétit du gain des actionnaires d'une entreprise, on effectue des licenciements massifs, on gruge dans les conventions collectives. L'emploi régulier fait place au temps partiel et à la sous-traitance.

On exclut ainsi des milliers de personnes d'un minimum de stabilité économique et on leur refuse une possibilité de s'accomplir par le travail.

Le temps ne serait-il pas venu de se poser certaines questions?

· Dans un système économique où seules les personnes les plus performantes ont droit au chapitre du travail décent, qu'advient-il de Simon, Sonia et les autres? Qu'advient-il des citoyens et des citoyennes les plus vulnérables : malades, handicapés, immigrants, aînés, ...?

· Trop qualifiées pour les uns, pas de place dans le système pour les autres, qui donnera une chance à ces personnes diplômées qui, comme Louise, n'ont pas « performé » depuis quelques années?

· Il se crée des milliers d'emplois au pays! nous dit-on. Ne faudrait-il pas ajouter que beaucoup de ces emplois ne payent pas des salaires assez élevés pour fournir, même aux travailleurs et travailleuses à temps plein, un revenu suffisant pour subvenir aux besoins de la famille?

· Dans le climat ultra-compétitif du néolibéralisme, comment maintenir un tissu solidaire entre nous? Travailleurs et travailleuses? Citoyens et citoyennes? Entre nations?

· La main-d'oeuvre serait-elle devenue la principale cause de l'écroulement de notre économie, nos produits et nos services s'avérant trop chers à cause des salaires?

Parole de Dieu...

Qui entendra le cri de Simon? de Marie?
Qui écoutera l'appel de Sonia? de Louise?

Yahvé dit : « J'ai vu, j'ai vu la misère de de mon peuple qui est en Égypte. J'ai entendu son cri devant ses oppresseurs; oui, je connais ses angoisses. » Exode 3, 7

Refuser de voir et de connaître avec sa chair et son âme l'injustice et la misère, n'est-ce pas se mettre en opposition à Dieu? Connaître l'angoisse inscrite dans la misère et l'injustice, n'est-ce pas en être à ce point affecté que tout notre être se met en marche avec Dieu pour rétablir son Royaume? Comment contribuer à développer une contrée où coule en abondance le lait et le miel pour les femmes et les hommes exclus de la terre?

Laisser les cris de Louise, Simon et les autres monter jusqu'à nous... Est-ce une illusion de croire que ces paroles libérées sont le premier pas vers l'affranchissement de l'esclavage du marché? N'est-ce-pas un premier pas dérangeant pour celles et ceux qui ont intérêt à maintenir ces injustices? Et si leurs cris sont entendus et repris par les choyés du système, n'auront-ils pas encore plus d'effet?

Nous sommes en train de donner raison aux lois du marché en n'osant plus croire à notre droit à un travail décent.

Les Hébreux dirent à Moïse : « Que nous as-tu fait en nous faisant sortir d'Égypte? Laisse-nous servir les Égyptiens, car mieux vaut pour nous servir les Égyptiens que de mourir dans le désert. » Exode 14,11b-12

Le système économique de Pharaon est basé sur l'asservissement de l'individu au profit du marché. Quand Moïse revendique un congé afin que les juifs puissent aller célébrer une fête dans le désert (Ex 5, 1-9), Pharaon refuse net et augmente même la cadence et les exigences du travail. Le peuple préfère pourtant ces travaux forcés mal payés à la promesse divine d'un royaume de paix, d'abondance et de stabilité.

Comme les Hébreux, sommes-nous tentés de croire que la loi du marché est immuable et éternelle?

Sommes-nous sur le point de nous désolidariser du projet humain qui cherche à faire avancer la cause du travail justement rétribué, décent et pouvant nous offrir une stabilité?

Sommes-nous en train d'accepter la précarité comme la nouvelle norme du travail?

Qui, parmi nous, femmes et hommes, aura assez de foi pour refuser de baisser les bras? Assez de foi en ce Dieu qui désire le meilleur pour chacun et chacune de nous? Assez de foi en ce Dieu qui pose le désert comme détour obligé où devra s'exprimer une solidaire ténacité? Comment ferons-nous cette économie solidaire?

Des gestes à poser...

Nous sommes capables de grande solidarité dans les moments de crise. Mais la solidarité devient plus ardue à développer entre nous lorsque l'ennemi n'est pas aussi visible que les dégâts du verglas sur notre réseau hydro-électrique. Plus ardue mais nécessaire. Une solidarité chercheuse faite de rencontres de cuisine, de formations, d'échanges entre personnes de bonne volonté qui ne veulent pas sombrer dans la fatalité et le défaitisme.

Une solidarité en actes, aussi. Il faut oser, avec les gens qui sont au coeur de la précarité, exprimer des opinions contraires au ronron actuel des apôtres du néolibéralisme. Partout où une tribune s'offre à nous. Les élus vont entendre l'opinion publique... Il faut questionner avec acharnement les structures, les entreprises et nous-mêmes dont les décisions ont un impact sur l'emploi.

· Les coupures de personnel et la sous-traitance sont-ils les seuls moyens pour rentabiliser l'entreprise?

· Les syndiqués actuels sont-ils en train de se négocier une retraite tranquille ou travaillent-ils aussi à assurer des conditions viables pour la relève?

· Les épargnants cherchent-ils seulement le meilleur rendement ou regardent-ils aussi du côté des placements créateurs d'emplois?

· À quelles conditions les entreprises d'« économie sociale » sont-elles une planche de salut pour celles et ceux qui vivent à la marge du travail décent?

Il nous faut trouver ensemble des gestes à poser dans notre quartier, dans notre village, dans notre milieu de travail et ailleurs, et les réaliser. Des gestes à poser qui feront avancer la cause du travail décent. Des gestes à poser qui nous feront poursuivre ensemble la route vers un royaume auquel nous avons droit, un royaume où coule en abondance le lait et le miel pour les exclus et excluses de la terre.

Publié par l'Assemblée des évêques catholiques du Québec
Dépôt légal, 2e trimestre 1998
Bibliothèque nationale du Québec
ISBN 2-89279-054-9

Le Comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec

Membres

Mgr Martin Veillette, président, Évêque de Trois-Rivières
Mgr Raymond Dumais, Évêque de Gaspé
Mgr Jean-Guy Hamelin, Évêque de Rouyn-Noranda
Mgr Brendan O'Brien, Évêque de Pembroke

Collaborateurs et collaboratrices

M. Pierre-André Fournier, Curé de la Paroisse St-Pascal de Maizerets
Mad. Louise Gagné, Agente de développement, Direction régionale Laval-Laurentides-Lanaudière Ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration
Mad. Vivian Labrie, Animatrice, Carrefour de pastorale en monde ouvrier, Québec
M. Florent Villeneuve, Professeur d'éthique à la retraite
Mad. Francine Cabana, Adjointe au secrétaire général pour les affaires sociale