AECQ : «Je n'arrive plus à joindre les deux bouts!»

« Je n'arrive plus à joindre les deux bouts! »

Le Comité des affaires sociales
de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec
1er mai 1999 | English version

Introduction

1. De partout au Québec monte le long cri des personnes endettées. Dans beaucoup de foyers, quotidiennement, c'est la course pour rencontrer les échéances de dettes qui s'accumulent : celles des biens de consommation, celles du logement, de la maison ou de l'auto, celles des cadeaux de Noël, parfois même des dettes de jeu, et combien d'autres encore.

2. L'endettement a connu un accroissement considérable ces dernières années. Selon des statistiques récentes, l'indice d'endettement à la consommation au Québec est passé de 15.3% en 1984 à 22.1% en 1997 [1].

3. Derrière ces statistiques se cachent inquiétudes et angoisses qui aboutissent souvent à la maladie, à la faillite personnelle[2], au divorce, à la honte, à l'itinérance[3] et parfois même au suicide. L'endettement se vit la plupart du temps dans le silence. Les gens n'osent pas en parler. Les conséquences humaines en sont encore plus dramatiques et les coûts sociaux énormes.

4. Le Comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec, à l'occasion de la fête du premier mai 1999, invite la population québécoise et, en particulier, les membres des communautés chrétiennes, à prendre la juste mesure de cette réalité. Le Comité invite aussi à bien comprendre les causes de l'endettement et à poser les gestes qui conviennent pour changer ou, au moins, améliorer la situation.

Scénarios d'endettement

5. Les différents scénarios apportent toujours leur lot d'humiliation. En voici deux exemples types :

· Gaston et Anne ont acheté la maison de leur rêve. Selon le vendeur, elle coûterait très peu à chaque mois, mais, après la signature du contrat, bien d'autres frais se sont ajoutés. Puis Anne a perdu son emploi parce que la compagnie a décidé de déménager au Mexique. La maison de rêve est devenue un enfer. Le jeune couple a perdu sa maison après bien des heures d'angoisse.

· Serge gagne sa vie comme pêcheur. Il a des dettes parce qu'il s'est acheté un bateau, mais il a appris qu'il n'aura pas d'indemnisations de chômage cette année parce qu'il n'a pas assez d'heures travaillées. Il devra emprunter de nouveau pour s'en sortir, ou faire faillite.

Causes de l'endettement

6. Nous savons qu'il y a des dettes qui viennent de la mauvaise gestion, des jeux de hasard ou de la consommation d'alcool ou de drogue. Il y a aussi des riches qui sont endettés, même des pays riches…! Nous savons aussi que l'endettement a des causes profondes dans l'organisation de la société. Il est trop facile de mettre tout le poids sur les épaules de la personne endettée : « Elle peut bien être endettée, elle ne sait pas s'administrer ». La baisse de revenus face au coût de la vie, le manque d'emplois et le chômage, une mauvaise redistribution des richesses dans les transferts des gouvernements, l'incitation à la consommation par la publicité, les pièges du crédit, sont autant de raisons qui conduisent les personnes à s'endetter. Voyons un peu plus en détail quelques unes de ces causes.

« Le coût de la vie augmente et je gagne moins d'argent, »

7. L'endettement des particuliers vient d'abord d'une baisse de revenus alors que le coût de la vie continue de grimper. Selon un rapport de l'Institut Vanier de la famille, le revenu familial, après impôts, a diminué de plus de 5% de 1989 à 1996. [4]

8. Les pertes d'emploi, le chômage, le travail précaire ou à temps partiel, les pressions à la baisse sur les salaires expliquent en bonne partie les diminutions de revenus de beaucoup de nos concitoyens et concitoyennes. La réforme de l'assurance-emploi, pour sa part, contribue fortement à l'appauvrissement des travailleurs saisonniers, en particulier ceux qui oeuvrent dans l'exploitation forestière, les pêcheries et le tourisme. Une majorité d'entre eux n'ont plus droit maintenant aux prestations.

« On me coupe de partout… je ne peux plus arriver. »

9. Le désengagement de l'État dans de nombreux domaines favorise l'endettement des plus pauvres. Pour parvenir au fameux déficit zéro, les divers niveaux de gouvernement ont versé moins d'argent en privatisant des services et en faisant des coupures importantes à l'aide sociale, à l'assurance-emploi, à l'éducation et à la santé. Les gens ordinaires, eux, ne peuvent régler leur déficit en le passant à d'autres. Ils sont en effet le dernier maillon de la chaîne de l'endettement.

« Je dois choisir entre me loger ou manger. »

10. Le loyer prend une bonne partie du revenu. Des centaines de milliers de ménages locataires sont placés chaque mois devant cette terrible question : comment arriver à payer le loyer? Quand les seuls revenus proviennent de la sécurité du revenu, de l'assurance-emploi, de la sécurité de vieillesse ou d'emplois précaires, la situation est angoissante, surtout quand il y a des enfants.

11. Au Québec, 920 000 ménages locataires consacrent plus que la norme de 30% de leur revenu au logement [5] et souffrent de cette situation qui mène à l'endettement. Elle touche surtout les femmes, les familles monoparentales, les personnes seules, les jeunes et les personnes âgées [6]. Quand ces personnes doivent couper dans l'alimentation pour arriver à payer leur loyer, l'endettement n'est pas loin. Les enseignants côtoient de plus en plus d'enfants qui n'arrivent pas à se concentrer en classe parce qu'ils ont faim.

« Achetez tout de suite... payez en l'an 2000. »

12. Beaucoup de personnes succombent à la séduction de la consommation et s'endettent démesurément. Une publicité bien étudiée les rend en effet vulnérables aux rêves des aubaines à payer plus tard. L'accès au crédit est rendu très facile. Sait-on assez que les taux d'intérêt sur les cartes de crédit des banques atteignent jusqu'à 18%, et ceux des cartes des grands détaillants jusqu'à 28%? Voilà certes une cause importante d'endettement.

13. Demandons-nous aussi qui paie les taux d'intérêt les plus élevés dans la société en empruntant? Les personnes les plus pauvres qui n'ont pas accès facilement au crédit disponible dans les caisses et les banques. Ce sont elles aussi qui se tournent vers les prêteurs sur gage et sont alors aux prises avec des taux d'intérêt usuraires.

« Si je gagnais le million... »

14. Chaque jour, des milliers de personnes achètent des billets de loterie ou entrent au casino dans l'espoir de s'enrichir de façon magique. Elles misent sur le hasard et s'endettent, rêvant de devenir riches un jour.

À l'écoute d'une parole autre

15. Un regard sur la tradition judéo-chrétienne nous apprend que le Dieu de Jésus-Christ a un projet de vie d'abondance pour l'humanité. Il est présent de façon privilégiée là où la vie est menacée, mais aussi là où est mené le combat pour la justice et la dignité. Il ne peut tolérer les dettes qui écrasent les personnes et défigurent leur visage. Déjà, dans la première Alliance avec le peuple d'Israël, Il proclamera par la voix d'un prophète ce retentissant avertissement : « Il n'y aura pas de pauvre chez toi. » [7] Étant donné le lien étroit entre pauvreté et endettement, ne serait-il pas permis aujourd'hui d'entendre : « Il n'y aura pas de personnes injustement écrasées par des dettes chez vous! »

16. D'ailleurs, il est intéressant de constater qu'à chaque Jubilé, donc à chaque cinquante ans, ce même Dieu d'Israël demandera à son peuple de remettre les dettes, de renvoyer libres les esclaves et de laisser reposer la terre [8]. Le culte au vrai Dieu comprend l'engagement pour la remise des dettes. Un passage du prophète Isaïe le laisse entendre : « Ne savez-vous pas quel est le jeûne qui me plaît?… rompre les chaînes injustes… renvoyer libres les opprimés, briser tous les jougs » [9]. Pour beaucoup de nos frères et soeurs en humanité, les dettes sont de pesants jougs!

17. Jésus a nettement situé sa mission dans ce vent de libération. Il s'est identifié aux exclus et aux pauvres et leur a promis des temps nouveaux ou une véritable année jubilaire qui changera leur situation, non seulement au niveau matériel, mais aussi au niveau de leur dignité.

18. Dans l'esprit du Sermon sur la montagne, n'affirmerait-il pas aux personnes injustement écrasées par les dettes : « Bienheureux les endettés, vous tous qui peinez et qui êtes surchargés, vous serez relevés de votre joug ». Une des sept demandes du Notre Père ne dit-elle pas, selon une traduction très proche du texte original : « Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis à ceux qui nous devaient » [10]. Ou encore, en paraphrasant un passage de Matthieu 25, nous pourrions entendre ce même Jésus proclamer : "J'étais un endetté et tu m'as libéré".

Questions majeures

19. Pouvons-nous écouter avec attention les personnes endettées ou sur-endettées et prendre conscience qu'aujourd'hui de nouvelles formes d'esclavage sont à l'oeuvre dans l'économie de marché? Sommes-nous encore capables d'une saine indignation en admettant que la situation actuelle est inacceptable et que l'endettement a des causes qui peuvent être corrigées? Sommes-nous assez libres pour dénoncer, avec d'autres, les structures d'une société qui génère d'intolérables inégalités et rend certaines dettes impossibles à remettre?

20. Membres des communautés chrétiennes, avons-nous assez de courage pour reconnaître et affirmer que certains systèmes qui régissent la répartition des biens sont en contradiction avec le projet de Dieu? Entrerons-nous dans un grand mouvement de solidarité pour une société nouvelle où la richesse sera vraiment redistribuée? Ou, au contraire, passerons-nous tout droit, comme le prêtre et le lévite de l'Évangile, à côté de celui qui est tombé dans le fossé des dettes? [11]

Piste d'action

21. Les pistes d'action pour sortir les personnes de leur endettement sont exigeantes. C'est notre projet de société qui est en cause : les politiques gouvernementales concernant l'emploi, la sécurité du revenu, le logement social, les taux d'intérêt sur le crédit, la fiscalité. Nous devons également améliorer l'éducation de la population, l'appui à de nombreuses initiatives en faveur des exclus et des endettés. Une action pour un changement véritable passe par l'information, l'analyse et la solidarité avec les victimes de l'économie actuelle.

22. Des moyens pour changer la situation sont à la portée de tout le monde :

22.1 • S'informer de la situation de l'endettement dans sa région. Identifier des situations d'endettement dans son milieu et voir comment on peut soutenir les personnes aux prises avec ces situations. Profiter du premier mai, Fête des travailleurs et travailleuses pour parler dans sa communauté du sujet délicat de l'endettement. Prendre contact avec l'ACEF, les Services budgétaires et autres organismes populaires de sa région.

22.2 • Participer à la vie de sa caisse populaire pour voir comment le crédit se vit, et proposer des pistes pour soutenir les personnes endettées : Fonds de crédit sans intérêt, micro-projets, etc. Se concerter pour questionner les institutions financières en général. Par exemple, comment les caisses populaires vivent-elles leur mission sociale?

22.3 • Revendiquer avec le Collectif pour une loi pour l'élimination de la pauvreté et de nombreux autres organismes une loi-cadre sur l'élimination de la pauvreté.

22.4 • Appuyer des pétitions adressées au gouvernement fédéral qui demandent le contrôle des taux d'intérêt sur les cartes de crédits.

22.5 • Exiger de nos élus que les premiers surplus budgétaires des gouvernements soient réinvestis dans la santé, dans l'éducation, le logement et l'amélioration du revenu des plus pauvres pour satisfaire les besoins essentiels de la population.

22.6 • Appuyer la Coalition nationale qui demande que la caisse d'assurance- emploi profite à ceux et celles qui y ont contribué.

22.7 • Appuyer la lutte pour l'équité salariale et la Marche mondiale des femmes de l'an 2000.

Conclusion

23. Les invitations et les lieux d'engagement ne manquent pas. À chacun, à chacune d'y répondre selon ses responsabilités et son charisme. Que le Dieu de l'espérance accompagne et soutienne les hommes et les femmes d'ici dans leurs efforts pour améliorer leurs conditions de vie et celles surtout de leurs frères et soeurs les plus écrasés par de lourdes dettes!

24. Le Jubilé de l'an 2000 nous invite par ailleurs à ouvrir nos coeurs à la largeur du monde et à appuyer les justes requêtes des pays les plus pauvres, pour que nos pays riches et les grandes banques internationales procèdent à la remise de leurs dettes. La mondialisation de la solidarité l'exige!

[1] Bureau de la statistique du Québec, 23 décembre 1997.

[2] Quand l'endettement devient insupportable, il ne reste qu'une seule solution, celle de la faillite personnelle Les faillites personnelles atteignent des niveaux sans précédent au Canada : en 1996 les 79,631 faillites enregistrées représentaient une augmentation de 22% par rapport à 1995. Voir Bulletin trimestriel sur la consommation, Industrie Canada, octobre 1997.

[3] L'itinérance est un des visages dramatiques de l'endettement Ces personnes qui quêtent pour survivre sont une illustration douloureuse de ceux et celles qui ont tout perdu. Une vaste enquête menée en 1996 par Santé Québec confirme que le nombre de personnes en situation d'itinérance a doublé depuis dix ans. Plus de 28,214 personnes se retrouvent dans cette situation à Montréal et 11,295 à Québec.

[4] Cité dans le journal Le Devoir du 12 février 1999, page A6.

[5] Dossier noir, Logement et pauvreté, FRAPRU, octobre 1998.

[6] Bulletin du FRAPRU, no 82, février 1999.

[7] Deutérome, 15,4.

[8] Lévitique 25.

[9] Isaïe 56,6.

[10] Matthieu 5,12.

[11] Luc 10, 29-38.