AECQ : J'étais prisonnier...

J'étais prisonnier...

Le Comité des affaires sociales
de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec
Publié par le Comité ad hoc de la pastorale carcérale
16 novembre 1999

SEMAINE DE LA JUSTICE RÉPARATRICE
14 au 21 novembre 1999

Comité ad hoc de la pastorale carcérale du Comité des affaires sociales Assemblée des évêques du Québec

À l'occasion de la semaine de la Justice réparatrice, le Comité des affaires sociales, par son comité ad hoc de pastorale carcérale, désire joindre sa voix à toutes celles qui demandent que les prisonniers et prisonnières soient pleinement reconnus dans leur dignité d'êtres humains et que toutes exclusions sociales à leur endroit soient bannies. La semaine consacrée à la justice réparatrice, en cette veille du Jubilé de l'an 2000, motive notre intervention.

Les préférés de Dieu

1. On demandait un jour à un Perse dont on disait qu'il était un homme sage : Tu as des enfants, quel est ton préféré? L'homme répondit : Celui que je préfère, c'est le plus petit, jusqu'à ce qu'il grandisse, celui qui est loin, jusqu'à ce qu'il revienne, celui qui est malade, jusqu'à ce qu'il guérisse, celui qui est prisonnier, jusqu'à ce qu'il soit libéré, celui qui est éprouvé, jusqu'à ce qu'il soit consolé. 1 Jacques Duquesne, Le Bonheur en 36 vertus, Éditions Albin Michel, Paris, 1998.

2. Ce conte perse décrit avec justesse le difficile pèlerinage d'une importante portion de nos frères et soeurs. Peu importe la forme que prend la pauvreté, elle laisse sur les visages et dans les coeurs les traces de la peine, de la honte, de la colère et souvent le lourd handicap de l'exclusion.

3. Au seuil du Jubilé de la naissance du Christ, nous désirons proposer un message qui traduit l'amour de Dieu pour ceux et celles qui vivent un temps d'incarcération dans les établissements de détention situés sur le territoire du Québec.

Un rendez-vous à prendre

4. En proposant un rendez-vous avec nos frères et soeurs incarcérés, nous pensons à leurs familles, à leurs proches. Nous pensons à toutes les victimes et à ceux et celles qui ont la responsabilité de rendre la justice. Nous pensons également au personnel des établissements de détention qui ont à cheminer avec ces personnes ayant posé des gestes malheureux. Nous voulons rappeler que, malgré la gravité et les conséquences de leurs délits, les personnes incarcérées conservent leur dignité et leur place de fils et de filles de Dieu.

5. En esprit de fidélité à notre service pastoral, nous croyons à l'importance de ce message pour l'Église et le monde. Comme disciples de Jésus Christ, nous sommes concernés par toutes les formes de pauvreté que vivent les personnes et celle des personnes incarcérées ne doit laisser personne indifférent. Nous enracinons ainsi notre service dans la Parole du Christ, attentifs à ne perdre aucun de ceux et celles que Dieu, son Père et le nôtre, aime tendrement.

Dieu aime sans condition

6. Notre foi doit proclamer, en gestes et en paroles, la Bonne Nouvelle d'un Dieu Père qui prend soin de tous ses enfants. La parabole des deux fils, racontée par Jésus en Luc 15, 11-32, présente à notre émerveillement un père au coeur plein de tendresse qui accueille le retour de son plus jeune fils, parti pour un pays lointain où il y dissipa son héritage dans une vie de désordre. Le père l'accueille à bras ouverts et organise une fête pour célébrer les retrouvailles de ce fils qu'il croyait perdu. Cette parabole nous oblige à prendre option et à modeler notre engagement sur celui du Père.

7. Jésus a mis en gestes constants cette attitude du père. Nous pouvons le contempler laver les pieds de Judas, comme ceux des autres apôtres, lors du dernier repas qu'il prit avec eux. À la fin de ce repas, il a été vendu par Judas pour être ensuite condamné à mort (Jean 13, 1-15). L'amour envers le prochain devient la condition essentielle d'une célébration vraie.

Faire comme Jésus a fait

8. Prendre soin, se faire proche, aimer sans condition, pardonner, nous identifier à l'action de Jésus, ne pas nous défiler devant nos frères et soeurs, spécialement ceux et celles que nous serions portés à tenir loin et même à exclure. Faire comme Jésus a fait, n'est-ce pas là incarner sa Parole?

9. Jésus, avant d'entrer librement dans sa passion, invite ses disciples à agir à sa manière : C'est un exemple que je vous ai donné pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi j'ai fait pour vous (Jean 13, 15).

10. À partir de l'attitude du Père et de celle de Jésus, deux possibilités s'offrent à nous : la première consiste à faire comme eux et la seconde à choisir l'exclusion. Choisir de suivre le Christ invite à prendre la route audacieuse d'un engagement concret envers les pauvres, les exclus et les blessés de la vie. La fête ne sera fête que si nous sommes tous ensemble pour communier au bonheur et à la dignité d'être enfants de Dieu.

11. À cet égard, dans le milieu carcéral, nous reconnaissons que tous les programmes, les activités, les interventions et les projets qui visent la réinsertion sociale peuvent aider les personnes incarcérées à retrouver un sens à leur vie. Ces initiatives de réinsertion sociale doivent viser à mettre le coeur en fête et à reconnaître la dignité de ces hommes et de ces femmes qui, tout en ayant blessé des personnes de leur entourage, portent elles-mêmes de profondes blessures. Elles sont les Judas, les Pierre, les Marie-Madeleine, mais aussi les héritiers dilapideurs qui marchent sur les routes d'aujourd'hui et attendent notre geste pour entrer dans la fête de la vie.

12. Nous saluons avec bonheur l'engagement des personnes, des organismes communautaires, des groupes de bénévoles et des intervenants professionnels qui travaillent à la réinsertion sociale des prisonniers, en se faisant accueillants aux efforts des personnes incarcérées. Ils deviennent tous ensemble des acteurs engagés à la réalisation du projet de Dieu : celui d'un royaume de tendresse, d'amour, de justice et de paix. Royaume qui se construit déjà et que nous pouvons reconnaître dans le prisonnier libéré, accueilli par la société.

13. Nous engager sur cette route implique de rencontrer des résistances et des préjugés comme l'a vécu le Christ. Vivre comme lui exige l'acceptation d'être contestés et de choquer par notre option. Cependant, cela veut aussi dire entrer dans la joie des disciples, la joie d'être témoins du bonheur et de la fête que Dieu prépare par nos mains pour tous ceux et celles que la mort, sous toutes ses formes, tient prisonniers.

L'héritage de notre foi

14. Aimer comme Dieu aime : tel est l'héritage de notre foi. Tel est l'héritage de l'Église en service depuis vingt siècles qui proclame et témoigne de l'amour et de la miséricorde de Dieu pour les plus petits, les plus pauvres et les plus délaissés de son peuple.

15. Que la célébration du Jubilé nous donne de vivre pleinement l'invitation du pape Jean-Paul II : Notre vocation chrétienne nous fait participer à l'amour du Seigneur. Nous sommes informés. Mais nous sentons-nous concernés? 2 Jean-Paul II Message du Carême, Vatican le 15 octobre 1985. Publié dans L'Église canadienne du 6 février 1986

16. Par la charité, mettez-vous au service les uns des autres (Ga 5, 13).

17. Examiner ces questions relatives à la pastorale carcérale peut conduire à une prise de conscience réaliste des résistances et des peurs qui nous habitent face aux prisonniers et aux prisonnières. Une telle démarche peut nous stimuler à entreprendre des actions qui pourront favoriser une approche différente de la réalité carcérale.

18. Nous vous invitons à vivre cet échange en petits groupes ou en communauté en le plaçant à la lumière de l'Évangile. Nous osons vous suggérer deux textes : Luc 15, 11-32, la parabole des deux fils, et Matthieu 18, 21-35, le pardon entre nous.

19. Merci d'accepter de prendre la route avec nous dans cette réflexion, dans cette démarche de conversion aux appels de l'Évangile devant l'une des réalités les plus souffrantes de notre société : la criminalisation et la détention.

Pistes proposées en vue d'une réflexion et d'une action concertées

La justice réparatrice : à nous d'agir

1. En jetant un regard sur l'ensemble de la vie de notre communauté chrétienne, quel type de justice souhaitons-nous dans notre milieu : une justice vengeresse qui condamne et exclue pour éviter la peur, ou une justice qui guérit, une justice réparatrice?

2. La justice réparatrice ne minimise pas la gravité de l'acte posé par la personne reconnue coupable, mais pose un geste d'acceptation envers cette dernière que nous pouvons alors voir comme un frère, une soeur qui souffre et qui a besoin d'aide. Sommes-nous prêts à vivre une telle acceptation, à porter un tel regard? Si oui, quels pas nous engageons-nous à faire, en communauté, pour favoriser ce type de justice?

3. Quelle présence et quel support notre communauté accorde-t-elle aux détenus et à leur famille? Si, dans notre quartier ou dans notre paroisse, une maison de réinsertion sociale pour ex-détenus était inaugurée, serions-nous d'accord? Serions-nous prêts à fournir un emploi à l'un d'entre eux?

4. Sommes-nous sensibilisés au fait que la pauvreté constitue la principale cause de la criminalité au Québec? Quels moyens pouvons-nous utiliser pour lutter contre l'appauvrissement et ainsi diminuer le taux de criminalité?

5. La pauvreté étant une des causes principales de la criminalité au Québec, les services spécialisés d'accompagnement - psychologues, conseillers en orientation, travailleurs sociaux, thérapeutes conjugaux, etc. – s'avèrent très coûteux, donc peu accessibles. Comme engagement concret, sommes-nous prêts à mettre notre riche expérience au service d'une personne incarcérée afin de lui donner toutes les chances possibles d'une réinsertion réussie?

6. La désinstitutionnalisation des milieux de santé a amené une augmentation du nombre de personnes atteintes de maladie mentale qui se retrouvent en prison. Comment réagir à ce fait? Considérons-nous les centres de détention comme l'endroit approprié pour elles? Sinon, auprès de qui pouvons-nous intervenir pour changer la situation?

7. Dans le cadre d'un engagement pastoral :

- Sommes-nous intéressés à donner de notre temps pour visiter une personne incarcérée?

- Comme membre d'un groupe de partage de foi, pouvons-nous prendre une soirée pour prier et partager avec des personnes incarcérées?

- Connaissons-nous un animateur ou une animatrice de pastorale en milieu carcéral? Comment pouvons-nous travailler ensemble au service des ex-détenus ou de leur famille?

- Prions-nous le « Notre Père »? Cette prière de Jésus nous invite à vivre une démarche de pardon responsable, à reconnaître notre dignité comme personne et à suivre un chemin de guérison intérieure.

Publié par le Comité ad hoc de la pastorale carcérale
Comité des affaires sociales

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Téléphone : 514-274-4323
Télécopieur : 514-274-4383
Courriel : aeq@eveques.qc.ca

En cette semaine de la justice réparatrice : 14 au 21 novembre 1999

Mgr Raymond Dumais
Évêque de Gaspé

M. Pierre Héon, aumônier
Établissement fédéral de Cowansville

M. Donald Marcoux, aumônier
Centre de détention provincial de Trois-Rivières

M. Jean Perigny, aumônier
Établissement fédéral de Cowansville

M. Donald Thompson, aumônier
Centre de détention provincial de Sherbrooke

Francine Cabana (1998-1999) et Gisèle Marquis (1999-2000)
Adjointes au secrétaire général pour les affaires sociales

Dépôt légal 4e trimestre 1999
Bibliothèque nationale du Québec
ISBN 2-89279-062-x

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