AECQ : Éliminer la pauvreté, c'est possible et nous le voulons

Éliminer la pauvreté, c'est possible et nous le voulons

Le Comité des affaires sociales
de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec
Message du 1er mai 2000 | English version

Vivre selon nos valeurs

Introduction

1. Une activité démocratique inédite et exceptionnelle se déroule présentement dans notre milieu. Un Collectif, constitué de plusieurs grandes organisations québécoises, s'apprête à présenter à l'Assemblée nationale une proposition de projet de loi sur l'élimination de la pauvreté. L'entreprise est originale et ambitieuse, l'événement majeur.

2. Le Comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec, par ce message à l'occasion du 1er mai, appuie résolument l'heureuse initiative du Collectif pour une loi sur l'élimination de la pauvreté[1]. La Fête des travailleurs et des travailleuses se trouve être l'occasion idéale de poser ce geste de solidarité puisque le problème de l'emploi, parmi d'autres facteurs, a un impact important sur l'augmentation de la pauvreté et l'appauvrissement actuel de la population, phénomène qui touche d'ailleurs toutes les régions du Québec. Les conséquences en sont sérieuses sur les personnes et sur leurs conditions de vie. Une étude récente révèle qu'une personne sur cinq ne dispose pas d'un revenu suffisant, par l'emploi ou la sécurité du revenu, pour couvrir ses besoins essentiels. Le nombre d'enfants pauvres a connu un accroissement de 30% en dix ans[2].

Moisson Montréal, à travers de nombreux organismes, distribue de la nourriture à environ cent cinquante mille personnes. Les soupes populaires se multiplient. L'itinérance prend de l'ampleur. La pauvreté n'est d'ailleurs pas seulement économique et sociale. Elle est aussi politique en ce sens qu'elle pose le problème de l'appartenance à sa propre société et celui de sa dignité personnelle de citoyen ou de citoyenne. En s'adressant directement au pouvoir politique, après avoir consulté des milliers de personnes et fort de l'appui d'une partie substantielle de la population, le Collectif a imaginé un procédé à la fois ingénieux et démocratique. Il fait oeuvre d'éducation. Il anime une gigantesque réflexion collective. L'Église du Québec est heureuse d'apporter sa contribution à toutes les étapes de cette démarche.

"faisons-le et ça se fera"

3. L'idée d'une loi sur l'élimination de la pauvreté est le fruit d'un long processus. Elle a germé d'abord dans la tête et le coeur de personnes qui croient que la pauvreté n'est pas une fatalité et que la lutte pour en triompher devient possible si on en fait une priorité dans un projet de société. Ces militants et militantes prennent au sérieux et à la première personne du pluriel le Faisons-le et ça se fera.

4. Deux ans après la Marche des femmes contre la pauvreté, dans la suite logique de la clause d'appauvrissement zéro amenée pendant l'Année internationale de l'élimination de la pauvreté et en pleine lutte pour une réforme juste et décente de l'aide sociale, le Carrefour de pastorale en monde ouvrier de Québec (CAPMO), lance le projet d'une loi qui aurait pour objet d'éliminer la pauvreté au Québec d'ici dix ans.

5. L'idée fait son chemin et, en 1998, plusieurs organismes nationaux s'unissent pour former le Collectif actuel. Ce dernier invite bientôt la population à signer une pétition d'appui. Il demande à d'autres groupes et associations de donner leur adhésion au projet. Il propose également une trousse d'animation pour favoriser la participation d'un maximum de personnes, dont celles en situation de pauvreté, à l'élaboration du contenu de la future loi. À la fin de 1999, le Collectif rend publique sa Proposition pour une Loi sur l'élimination de la pauvreté. C'est le "Livre-ou-vert". Il en fait ensuite valider le contenu lors de sessions parlementaires populaires organisées de façon décentralisée dans la plupart des régions du Québec avec comme objectif d'en adopter le texte final pour mai 2000. S'amorce donc maintenant l'étape politique et législative visant à concrétiser cette proposition sous la forme d'une vraie loi[3].

"après la loi, je serai dans l'arbre"

6. Cet exercice de citoyenneté responsable interpelle fortement notre société. Il pose question, il provoque la réflexion, il suscite beaucoup d'intérêt. Il étonne et dérange les partisans de l'immobilisme et les ténors de la morosité. Il pourrait être tentant, en effet, devant la force d'un courant dominant qui fait primer le pouvoir de quelques-uns sur le droit à l'égalité de tous et toutes, de baisser les bras, de dire qu'il n'y a rien à faire et d'accepter que des personnes se sentent comme une feuille à côté de l'arbre, selon l'expression imagée d'un participant aux discussions préliminaires sur le projet de loi. La loi des plus forts est renforcée quand des spectateurs désabusés ne croient plus en leur capacité de changer des choses. Le processus mis en branle par le Collectif, par son audace et la somme d'énergie qu'elle a suscitées un peu partout au Québec, réveille au contraire tout le potentiel d'une action citoyenne transformatrice. Après la loi, je serai dans l'arbre, ajouta ce même participant[4].

7. Pour les gens les plus actifs dans la communauté politique et pour ceux qui sont plus sensibles à la dimension collective de leurs responsabilités, cette opération est un gage très signifiant de santé démocratique, au-delà de la logique des seuls intérêts. La proposition du Collectif constitue un point de départ prometteur pour l'édification d'une société nouvelle dans la logique du partage, un point de départ appelé à s'élargir à d'autres situations problématiques et à d'autres opérations d'envergure. Il introduit le pôle du droit dans la vie démocratique. Ne fournira-t-elle pas, si elle devient loi, un solide instrument pour une meilleure application de la Charte québécoise des droits et libertés en faveur des personnes vivant dans une trop grande pauvreté? Ne sera-t-elle pas une ouverture à une plus grande reconnaissance des droits politiques, économiques et sociaux déjà consignés dans de nombreux pactes internationaux ou proposés dans de grands sommets mondiaux? Au Sommet de Copenhague, en 1995, les nations présentes ne s'étaient-elles pas engagées à formuler des plans nationaux pour réduire considérablement la pauvreté et éliminer la pauvreté absolue…? De tels engagements demeurent des voeux pieux tant que les États ne prennent pas de mesures concrètes pour rejoindre ce noble objectif. Des politiques nationales, encadrées par une loi, s'imposent.

8. Si le peuple québécois, pour sa part, grâce aux efforts de sa portion la plus militante arrive à obtenir de ses dirigeants une loi sur l'élimination de la pauvreté, un pas de géant sera fait dans la bonne direction[5]. Tous les espoirs seront alors permis dont celui de pouvoir dire un jour : il n'y a plus de pauvres parmi nous et, s'il en reste, il se trouvera des personnes de plus en plus nombreuses pour se joindre aux plus pauvres dans la défense de leurs droits parce que des législations frottées aux exigences de la justice sociale les soutiendront. Ces mêmes personnes développeront un plus grand souci du bien commun et contribueront de façon efficace à sa réalisation. Elles comprendront mieux les principes fondamentaux de la destination universelle des biens et d'une répartition équitable des richesses. Elles considéreront en outre la satisfaction des besoins essentiels de toutes et tous comme la plus grande des priorités. Elles vivront la véritable solidarité que quelqu'un a déjà appelé la charité en habit de travail.

9. Voilà la portée et le sens profond de toute la démarche soutenant le projet de loi. Elle suppose une vision nouvelle de la société. Elle invite à vivre selon les valeurs les plus précieuses de notre héritage culturel. Elle permet surtout aux personnes, qu'elles soient en situation de richesse ou en situation de pauvreté, de se rejoindre sur un terrain commun et de mieux découvrir l'importance de participer à la vie de leur communauté.

"il n'y aura pas de pauvre chez toi" (Dt 15,4)

10. Cette activité démocratique en faveur des personnes appauvries de nos milieux ne plonge-t-elle pas ses racines les plus profondes dans notre tradition de foi et dans les options fondamentales qu'elle propose?

11. Chez les croyants et les croyantes de l'Ancien Testament, la réflexion sur l'événement fondateur de la libération d'Égypte les encourage à lutter contre toute forme d'esclavage et de pauvreté. D'où la conséquence audacieuse que la pauvreté ne doit pas exister en Israël : Il n'y aura pas de pauvre chez toi. À la vue de compatriotes exploités, écrasés, méprisés et miséreux, les prophètes et les psalmistes ne se gênent pas pour affirmer que Yahvé, leur Dieu, prend lui-même leur défense, qu'il est leur ami et leur soutien : Le Seigneur fait droit aux opprimés, il donne du pain aux affamés, il délie les prisonniers... (Ps 146,7)

12. Jésus, dans sa prédication, s'adresse d'abord aux pauvres. Ses béatitudes, toujours étonnantes, les visent en premier lieu. Il inaugure sa mission en empruntant les paroles d'Isaïe pour proclamer : L'Esprit du Seigneur est sur moi parce qu'il m'a conféré l'onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. (Lc 4,18) Il privilégie les exclus et les pauvres. Il vit avec eux. Il reconnaît leur dignité. Il s'identifie à eux : Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger... chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. (Mt 25, 31-46) La personne en situation d'exploitation, de mépris, de pauvreté et de misère, est ainsi "sacrement du Christ", signe de sa présence particulière parmi nous.

13. L'Église, qui marche en présence et à la suite du Christ Jésus, sait que cette option prioritaire pour les pauvres n'est pas une option choisie au hasard. Elle est, depuis toujours, une option qui est la sienne. C'est le Dieu de Jésus qui, par elle et à travers elle, prend parti pour les personnes en situation de pauvreté de nos sociétés. Si les chrétiens et les chrétiennes, membres de nos communautés, n'optent pas pour les pauvres comme action préférentielle de la justice et de la charité sociales, Dieu lui-même n'est pas véritablement connu. De même qu'il incombait aux rois ou aux chefs du peuple en Israël de s'occuper des pauvres, de même revient-il aux croyants et aux croyantes d'aujourd'hui, "peuple royal", d'exercer une vigilance particulière en regard de la pauvreté et de ce qui la cause et d'amener leurs responsables politiques à légiférer et à gouverner dans cette même optique.

une population et un état assument leur responsabilité collective face à la pauvreté

14. En ce début du troisième millénaire, un projet de loi pour l'élimination de la pauvreté s'inscrit dans un mouvement de sensibilisation à la pauvreté qui apparaît comme un signe des temps. Saurons-nous le lire et l'interpréter comme un appel au dépassement, un motif d'espérance et une source de grande fierté? Le projet de loi, adopté par l'Assemblée nationale, fera du Québec le premier peuple dans l'histoire moderne à s'être donné un tel programme en faveur d'une société plus humaine. Il dira à la face du monde qu'un État et sa population ont décidé de se mettre à l'écoute des personnes en situation de pauvreté, de prendre en compte leurs besoins et de leur donner les moyens de devenir de vrais partenaires et des citoyens et citoyennes à part entière.

15. Sera-t-il permis alors de rappeler à nos dirigeants politiques qu'un des critères les plus déterminants, sinon le plus probant de la valeur d'une société, consiste précisément dans l'attention qu'elle porte à ses membres les plus fragiles et les plus démunis? Comme premiers responsables d'un devenir meilleur de notre société, accepteront-ils de faire de ce projet une législation dans une démarche non partisane et de poser ainsi un geste non équivoque en faveur des personnes les plus exclues et les plus pauvres? Nous avons confiance dans la haute considération et le respect qu'ils accordent à l'action politique vécue comme un service à la collectivité.

16. Nos concitoyens et concitoyennes, en particulier les mieux nantis, reconnaîtront-ils le bien-fondé de cette loi? Sauront-ils en accueillir toutes les conséquences, entre autres, sur la redistribution de la richesse et la répartition de l'assiette fiscale? Nous faisons appel à leur collaboration, leur contribution et leur nécessaire compréhension.

17. Les croyants et les croyantes, membres d'une communauté qui se veut au service du monde, seront-ils aux premières lignes de ceux et celles qui accepteront joyeusement l'application de cette loi avec ses exigences de conversion, de partage et de solidarité? Nous comptons sur leur sens des responsabilités et leur ouverture à une visée collective.

autres grands mouvements en lutte contre la pauvreté

18. En concomitance avec les activités reliées au projet de loi, d'autres grands mouvements sont en marche dans la lutte contre la pauvreté. Ils font appel eux aussi à notre collaboration et à notre participation. Il y a d'abord le Jubilé de l'an 2000 que les chrétiens et chrétiennes sont invités à célébrer tout au long de l'année. Dans le cadre de ce Jubilé, les pays les mieux nantis sont invités à participer au projet de la remise de la dette des pays les plus pauvres de la planète. Le Jubilé, dans ses origines les plus lointaines, était porteur de législations favorables aux pauvres et aux endettés.

19. Il y a aussi la Marche mondiale des femmes en l'an 2000 contre la pauvreté et la violence, initiative de la Fédération des femmes du Québec, qui présente un impressionnant cahier de revendications, entre autres contre la pauvreté et pour le partage des richesses[6]. De plus, le projet Virage 2000 du réseau Femmes et Ministères mobilise les femmes en Église pour lutter, elles aussi, contre la pauvreté.

20. Enfin, il est important de rappeler que des milliers de personnes et d'organismes combattent déjà la pauvreté dans nos milieux. Des personnes en situation de pauvreté agissent et s'organisent. Des groupes d'éducation populaire et d'action communautaire sont à l'oeuvre au quotidien, pour elles et avec elles. Des corporations publiques et privées partagent cette préoccupation humanitaire. Des politiques québécoises portent la marque de ce souci partagé dans toutes les couches de la société. Les mêmes valeurs fondamentales président à tous ces efforts.

Conclusion

21. En terminant, les membres du Comité des affaires sociales réitèrent leur appui et leur encouragement à toutes les personnes et groupes impliqués dans cette lutte pour l'éradication de la pauvreté. Ils sont bien conscients de l'importance des défis à relever et de l'immensité de la tâche à accomplir. Ils savent par ailleurs que l'espérance ne déçoit jamais ceux et celles qui s'en inspirent. Les efforts consentis en faveur des autres ont en effet une grande valeur dans l'édification de la cité humaine et l'avènement du Royaume de Dieu.

"Éliminer la pauvreté c'est possible et nous le voulons"

Ces paroles viennent de citoyens et de citoyennes dont plusieurs vivent la pauvreté. Sommes-nous prêts à endosser cette déclaration et à passer de la parole aux actes? Voici quelques suggestions :

Le Comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec

Membres

Mgr Martin Veillette, président
Évêque de Trois-Rivières

Mgr Louis Dicaire
Évêque auxiliaire
Diocèse de Montréal

Mgr Gérard Drainville
Évêque d'Amos

Mgr Raymond Dumais
Évêque de Gaspé

Mgr Jean-Guy Hamelin
Évêque de Rouyn-Noranda

Collaborateurs et collaboratrices

M. Patrick Arsenault
Diocèse de Gaspé

Mme Louise Gagné
Sociologue, Montréal

M. René Guay, prêtre
Diocèse de Chicoutimi

M. Florent Villeneuve, prêtre
Diocèse de Chicoutimi

Mme Gisèle Marquis
Adjointe au Secrétaire général
pour les affaires sociales

Dépôt légal, 2e trimestre 2000
Bibliothèque nationale du Québec
ISBN 2-89279-066-2

[1] Le Collectif pour une loi sur l'élimination de la pauvreté est constitué d'organismes membres : Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), ATD Quart Monde, Caisse d'économie Desjardins des travailleuses et travailleurs (Québec) (CETTQ), Carrefour de pastorale en monde ouvrier (CAPMO), Centrale de l'enseignement du Québec (CEQ), Centre de pastorale en milieu ouvrier (CPMO), Confédération québécoise des coopératives d'habitation (CQCH), Confédération des syndicats nationaux (CSN), Conférence religieuse canadienne – section Québec (CRC-Q), Fédération des femmes du Québec (FFQ), Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), Front commun des personnes assistées sociales du Québec (FCPASQ), Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ), Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec (RRASMQ), Regroupement québécois des intervenants et intervenantes en action communautaire (RQIIAC), Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ).

[2] Conseil national du bien-être social, Profil de la pauvreté 1997, rapport 1999, pp. 4-10

[3] La proposition de loi mise en débat par le Collectif est à la fois une loi cadre et une loi programme. Elle vise à mettre en place un programme d'élimination de la pauvreté, à associer la population et la personne en situation de pauvreté à ce programme, notamment par un Fonds de l'Assemblée nationale pour soutenir l'exercice de la citoyenneté des personnes en situation de pauvreté. Afin d'exercer une vigilance constante, elle met en place un Conseil pour l'élimination de la pauvreté et un Institut de recherche du Conseil qui, sur un horizon de dix ans, par une série de plans d'action, établit les cadres permanents d'un Québec sans pauvreté. La proposition comprend également des mesures urgentes : appauvrissement zéro du cinquième le plus pauvre de la population; plancher de revenu garanti; couverture progressive des besoins essentiels; accès à des mesures de formation et d'intégration à l'emploi; hausse du salaire minimum.

[4] Cette phrase de Lucien Paulhus de Drummondville, décédé le 4 janvier 2000, apparaît en exergue au Préambule de la Proposition du projet de loi.

[5] Une loi, prise isolément, ne suffira jamais à éliminer la pauvreté, ici ou ailleurs, mais elle peut aider grandement une société et son gouvernement à atteindre cet idéal.

[6] Le document Marche mondiale des femmes en l'an 2000, Cahier de revendications mondiales est disponible à la Fédération des femmes du Québec ou auprès de groupes de femmes dans les régions.

[7] Pour toute information, on peut rejoindre le Collectif pour une loi sur l'élimination de la pauvreté à l'adresse suivante : C.P. 1352 Terminus, Québec (Québec) G1K 7E5, Téléphone : 418-525-0040; Télécopieur : 418-525-0740; Courrier électronique : pauvrete@clic.net