AECQ : Quand les jeunes nous interpellent

Quand les jeunes nous interpellent

Le Comité des affaires sociales
de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec
1er mai 2002 | English version

1. À l'occasion de la fête des travailleuses et des travailleurs, nous, membres du Comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec, aimerions proposer certaines réflexions à partir des questions que les jeunes posent à notre société.

2. Depuis les événements du 11 septembre, il serait dangereux de croire que rien n'a vraiment changé et que plus de mesures de sécurité vont suffire à colmater la brèche qui s'est ouverte dans notre façon de vivre et de comprendre notre société. À ce chapitre, les jeunes semblent plus sensibles à l'ébranlement qui est en cours et ils devraient être davantage écoutés.

3. Depuis plusieurs années, les changements dans le monde du travail et dans celui de la famille les touchent quotidiennement et grugent souvent leur confiance en l'avenir. La contestation d'une mondialisation à courte vue trouve aussi des échos chez plusieurs d'entre eux. Elle renforce leur conviction d'être de plus en plus une « armée de réserve pour le monde du travail » [1] et de moins en moins la relève capable d'apporter un souffle neuf à la société de rentiers que nous sommes en train de préparer.

4. Voilà sans doute pourquoi il n'est plus suffisant de vouloir faire une place aux jeunes, comme si ces derniers n'avaient qu'à s'intégrer dans le système actuel. Nous croyons, avec plusieurs d'entre eux, qu'il devient encore plus urgent de prendre au sérieux l'interpellation pressante qu'ils nous adressent. Cette dernière a de nombreuses facettes : nous en rappellerons quelques-unes.

Précarité du travail, précarité d'un projet de vie

5. Nous assistons actuellement à une réorganisation du monde du travail qui donne naissance à deux façons fort différentes de s'ajuster. La première consiste, pour une entreprise, à accroître la flexibilité d'ensemble et à intégrer dans cette recherche toutes ses composantes, à commencer par ses travailleuses et ses travailleurs. La seconde ne remet pas en cause le fonctionnement de l'entreprise (et de ses profits) et met sur le seul dos des employés le poids de la flexibilité, ce qui se traduit par des emplois temporaires, à temps partiel ou autonomes, généralement moins payés. Certains syndicats ont beaucoup de difficultés à contrer cette seconde tendance et acceptent souvent des clauses « orphelins », selon lesquelles les nouvelles personnes accédant à un emploi dans l'entreprise doivent accepter un salaire moindre.

6. C'est ainsi que beaucoup de jeunes sont doublement désavantagés. Les emplois à temps partiel ou temporaires qu'on leur laisse, ne leur donnent pas les moyens de réellement s'intégrer dans le monde du travail. Si, en plus, ce travail en miettes s'accompagne d'un faible revenu, les jeunes s'appauvrissent par rapport à leurs devanciers. Or, cette situation est particulièrement pénible pour les jeunes femmes car elles sont beaucoup plus nombreuses à subir des emplois à temps partiel ou encore à cumuler ces derniers.

7. Faut-il, par la suite, s'étonner si plusieurs jeunes, femmes et hommes, reportent à plus tard un projet familial? Quand le travail devient précaire, les personnes aussi le deviennent et c'est toute la société qui en paie le prix. Les questions qui affleurent ici sont évidemment nombreuses. Mais notre État conserve encore assez de pouvoirs pour changer plus rapidement le Code du travail et pour élaborer une politique familiale qui ne rendrait pas héroïque la fondation d'une famille.

Le discrédit des institutions

8. Les jeunes ayant pris, pour la plupart, une certaine distance des institutions, trouvent souvent plus d'appui dans leurs réseaux immédiats. Le monde du travail leur permet, par ailleurs, d'entrer dans des réseaux plus larges et de pouvoir compter sur les institutions du milieu.

9. La situation de précarité qu'ils connaissent actuellement dans le monde du travail a pour conséquence qu'ils comptent surtout sur leurs parents, leurs amis, un conjoint ou une conjointe pour améliorer leurs conditions de vie. Cet appui demeure fragile. Ceux et celles qui n'ont plus ces réseaux ou qui les ont quittés deviennent alors beaucoup plus vulnérables et risquent de se sentir exclus de la société.

10. Le nombre relativement peu élevé de jeunes ajoute une autre donnée à toutes les autres, si bien qu'il leur devient difficile d'espérer changer des institutions qui leur sont devenues de plus en plus étrangères. Les syndicats, les Églises, les partis politiques, les associations professionnelles voient ainsi peu de jeunes prendre la relève et apporter leur part de créativité pour l'avancement de ces institutions. Y a-t-il de quoi s'étonner? Quels sont, en effet, aujourd'hui, les lieux où la démocratie économique, la coopération sociale et la responsabilité citoyenne sont crédibles et pourraient se transmettre? Le message donné par les institutions en place semble nourri par le désir de faire de notre vie en commun une sorte de grand jeu de Monopoly, dont bien peu sortiront gagnants.

11. Le refus des institutions actuelles pointe ainsi du doigt ce refrain partout répandu qui prétend que tout se vend et s'achète et qu'il n'y aurait pas d'autre monde possible. Les actes sont, ici, plus éloquents que les paroles et nous avons, pour notre part, dans nos communautés, un examen à poursuivre alors que nous vivons l'affaiblissement de nos propres institutions.

La recherche d'une identité

12. Nous savons déjà que la trajectoire de vie des jeunes est bouleversée. Ils connaissent rarement les étapes traditionnelles : fin des études, départ de la maison, insertion dans le monde du travail, constitution d'une famille. Le monde des jeunes est d'ailleurs diversifié et l'éclatement du monde du travail rend d'autant plus difficile la solidarité entre pairs. Pour certains, par exemple, le travail demeure encore au centre de leur vie et de leur identité sociale. Pour d'autres, il n'est qu'un instrument pour gagner sa croûte. Le réseau des relations sociales immédiates qu'ils tissent ou encore leur recherche personnelle de sens prend alors plus d'importance. Chose certaine, beaucoup d'entre eux et plusieurs d'entre elles ne se contenteront pas de travailler à n'importe quel prix ou de consommer des services offerts. Ils voudront participer pleinement à leur vie de travail et investir leurs talents dans sa transformation.

13. La sensibilité internationale fait déjà partie de leur quête d'identité et c'est pourquoi les emprunts à d'autres cultures et le métissage culturel traversent leur vie courante. Ils s'appellent Chung, Bhakir, Anita et avec l'internet, l'autre face du monde est au bout de leurs doigts. La recherche du sens, la soif de spiritualité les allument, les faisant parfois partir en longs voyages intérieurs, nouveaux pèlerins qui vont donner un coup de main à des villageois d'ailleurs ou tout simplement éprouver leurs capacités de prendre leur vie en main sans le compte en banque de la famille ou les évidences acceptées par leurs devanciers.

14. Au coeur de ces transitions se profilent ainsi des insistances lourdes de promesses : l'art de vivre ensemble, la rencontre dérangeante et stimulante de l'autre, le développement qui respecte les capacités de tout le monde et une complicité avec la fragilité de la nature et de la planète; se trace ici un chemin exigeant.

15. Le « tout au marché », le « tout au travail » commence ainsi à être remis en cause. Leur avenir ne peut se trouver là, ils le sentent bien. Pousser sur le « grand carrousel » du marché ne mène nulle part et finit par donner mal au coeur. Ils le vivent. Les femmes peut-être encore davantage. Voilà pourquoi de plus en plus de jeunes s'interrogent sur les orientations à se donner.

16. Avouons que notre société, aujourd'hui, est plutôt sous-développée par rapport à ce type de questions. La fragilité que nous partageons n'atteint pas seulement le monde du travail. Elle effiloche tout autant le lien social et elle révèle de plus en plus le vide de sens dans lequel nous évoluons. Et si le vieux Joël avait raison quand il annonçait que les jeunes allaient prophétiser? [2] Car, encore une fois, la jeunesse actuelle n'est pas seulement une étape connue du renouvellement démographique de notre société. Elle se révèle de plus en plus comme une brisure de notre société du marché et de ses divinités. De multiples façons, qu'il s'agisse d'un réseau d'entraide dans la vie de tous les jours, d'une marche contre la pauvreté ou du frémissement devant les nouvelles des grands forums sociaux internationaux, cette jeunesse ouvre sous nos yeux des chemins peu fréquentés, plante des balises et créent des liens inédits, porteurs d'espérance. Voilà pourquoi nous devons les entendre.

De certaines tâches

17. Les exemples de solidarité ne manquent pas dans notre société. Cependant, ils sont souvent limités à la famille, aux enfants mais très peu aux enfants des autres. Les jeunes en particulier vivent avec un déficit en ce domaine. Il nous manque des solidarités plus longues, plus larges. Que ceux qui ont un emploi désirent le protéger rien de plus normal, mais pourquoi accepter, pour les plus jeunes, des clauses discriminatoires et couper ainsi tout lien intergénérationnel?

18. Plusieurs personnes sont actuellement à la retraite ou s'y retrouveront bientôt. Comment pourraient-elles appuyer une politique familiale qui permettrait aux générations montantes de vivre?

19. Les responsables des programmes veulent sûrement outiller les jeunes pour leur permettre une insertion dans le monde de l'emploi. Peuvent-ils reconnaître que :

20. Le système des prêts et bourses aux étudiants engendre souvent un endettement insurmontable et le report d'un projet familial. Est-il possible d'être à l'égard des jeunes aussi généreux que nous le sommes pour des entreprises dont nous n'attendons pas grand remboursement direct?

21. Plusieurs diocèses espèrent profiter de l'impact suscité par la grande rencontre des jeunes avec le Pape, à Toronto, cet été. Quelles suites sociales donnerons-nous à ce rassemblement et quels investissements sommes-nous prêts à consentir, comme diocèse, pour les mouvements de jeunes qui, dans leurs milieux, cherchent à prendre place dans notre société?

22. Nous croyons que nous avons tous et toutes un bout de chemin à faire pour renouer le dialogue et tisser des liens de complicité avec les jeunes. S'ils sont notre avenir, si cela nous regarde et nous interpelle, il devient urgent de nous demander quel héritage, quelle société, quelle espérance nous voulons leur proposer. Chose certaine, leur regard, pour nous, reste lourd de la jeunesse même du Dieu de l'avenir. Il est porteur d'espérance.

Références utiles

Conseil permanent de la jeunesse. Emploi atypique et précarité chez les jeunes : une main d'oeuvre à bas prix, compétente et jetable! Québec avril 2001

Danièle Fournier et alii, L'intégration multidimensionnelle des jeunes. Montréal, Relais-femmes, mars 2001

La JOC du Québec. « La JOC demande une réforme en profondeur de la loi sur les normes du travail. » Conférence de presse du 27 avril 2000

Collectif, Les enjeux des clauses « orphelin », Montréal, Les Intouchables 1999.

Le Comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec

Mgr Martin Veillette, évêque de Trois-Rivières, président

Mgr Louis Dicaire, évêque auxiliaire de Montréal

Mgr Gérard Drainville, évêque d'Amos

Mgr Jean-Guy Hamelin, évêque émérite de Rouyn-Noranda

M. Patrick Arsenault, agent de pastorale, Gaspé

Mme Céline Martin, CPMO, Montréal

M. René Guay, prêtre, Chicoutimi

Mme Gisèle Marquis, adjointe aux affaires sociales, secrétaire

Dépôt légal, 2e trimestre 2002
Bibliothèque nationale du Québec

ISBN 2-89279-075-1

[1] Conseil permanent de la jeunesse. Emploi atypique et précarité chez les jeunes : une main d'oeuvre à bas prix, compétente et jetable!, Québec, avril 2001

[2] Joël, 3. 1 : « Après cela, je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront! »