AECQ : Humaniser le travail

Humaniser le travail

Le Comité des affaires sociales
de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec
Message du 1er mai 2003 | English version

 

1. À l'occasion de la fête du 1er mai, le Comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec souhaite exprimer sa solidarité avec les travailleuses et les travailleurs en proposant certaines réflexions sur la précarité croissante de l'emploi dans notre société. Cette prise de parole est motivée par une profonde inquiétude quant aux conséquences sérieuses de la précarisation du travail sur les personnes et sur leurs conditions de vie. Elle est aussi motivée par la conviction que la dignité de chaque personne humaine doit être reconnue et, par conséquent, qu'une voie soit ouverte vers une véritable humanisation du monde du travail.

Les conditions de travail

2. La précarité du travail a déjà fait l'objet de plus d'un message de notre Comité. Dans celui du 1er mai 1989, nous avons souligné que « la précarité de l'emploi s'accompagne souvent de conditions de travail inadéquates », qu'elle « crée une insécurité paralysante », qu'elle « divise et stresse la société et diminue sa capacité de relever des défis collectifs, tel celui de la natalité » [1]. Loin de s'atténuer, la précarisation de l'emploi n'a fait que s'accentuer depuis une dizaine d'années.

Le taux de chômage a diminué au Québec comme au Canada, particulièrement à cause de la croissance des emplois à temps partiel, temporaires ou sur appel. Le nombre d'emplois à temps plein continue de chuter [2] et ils prennent souvent la forme de contrats à durée déterminée ou de fonctions surspécialisées, accessibles à un nombre limité de personnes. Cette diminution, doublée d'une certaine précarisation, s'explique dans une bonne mesure par le présent contexte de globalisation économique d'orientation néolibérale, marquée par la férocité de la concurrence et des exigences de compétitivité. Cette globalisation entraîne la relocalisation de plus en plus fréquente des entreprises dans des pays où les coûts de main-d'oeuvre et de production sont moins élevés. Les accords de libre échange tendent à réduire la capacité des États de légiférer dans le sens de l'intérêt public et de protéger certains acquis sociaux, notamment en matière de travail et de main-d'oeuvre. La mondialisation de l'économie, laissée à son libre cours, contribue ainsi à entraîner instabilité et précarité chez les travailleuses et les travailleurs.

3. Les quelque 1,5 million de salariés québécois non syndiqués (60% de la population sur le marché de l'emploi [3]) sont parmi les plus durement touchés par la précarisation de l'emploi. Environ 200 000 d'entre eux ne touchent que le salaire minimum. Les conditions d'emplois des travailleuses et des travailleurs non-syndiqués sont établies par la Loi des normes du travail. Celle-ci, malgré les pas importants de sa révision, n'assure pas une égalité de traitement entre les personnes qui ont un travail régulier et celles qui ont un travail précaire. Dans certains cas, leur situation ressemble à une forme d'esclavagisme et elles sont abusivement identifiées à des travailleurs autonomes, ce qui exempte leur employeur de leur verser des avantages sociaux. Les personnes en attente d'un statut d'immigré sont particulièrement vulnérables à ce genre de situation. Une protection adéquate et sans discrimination de statut d'emploi est donc toujours souhaitée.

4. Les conditions de travail de plus en plus ardues causent, elles aussi, de graves préjudices aux travailleuses et aux travailleurs. Un vaste sondage mené en 2002, auprès de 227 spécialistes des programmes d'aide aux employés, révèle des résultats alarmants. [4] La surcharge de travail et le stress sont des phénomènes omniprésents qui causent des problèmes croissants de santé mentale. Dans plusieurs secteurs, celui de la santé en est un bon exemple, on demande aux gestionnaires d'accomplir davantage avec moins de ressources, ce qui se répercute sur les employés des établissements et conséquemment, sur l'accessibilité des services à la population. D'après Santé Canada, le niveau de satisfaction professionnelle a chuté de 62% à 45 % entre 1991 et 2001.

5. L'aggravation de la condition d'un grand nombre de travailleuses et de travailleurs nous amène à radicaliser nos interrogations. L'accès à des emplois stables et bien rémunérés ne tendrait-il pas à devenir le privilège d'une minorité? Le travail disponible permet-il aux travailleuses et aux travailleurs de sortir de la pauvreté? La globalisation économique crée-t-elle une impossibilité structurelle d'améliorer la situation de l'emploi?

L'avenir de l'humain

6. De façon encore plus fondamentale, nous sommes conduits à nous interroger sur l'avenir de l'humain en tant que tel dans notre monde « financiarisé » et « technicisé ». Quel prix accordons-nous socialement à la personne humaine, sans égard à sa productivité ou à son statut économique et social? Cherchons-nous véritablement les moyens de concilier la santé économique de notre société avec le développement humain? Sommes-nous en train de faire du travail un lieu de plus en plus menacé par la déshumanisation? Pouvons-nous risquer d'ignorer les exigences concrètes de notre « devoir d'humanité » [5]? Quel serait le prix à payer pour une société qui se rendrait ainsi aveugle et irresponsable?

7. La précarisation continue de l'emploi reflète une certaine subordination de l'humain au profit d'une logique marchande qui amène à légitimer faussement le sacrifice de populations entières. Notre société tend à devenir un vaste supermarché où la monnaie, le marché et le capital sont les valeurs suprêmes. Cela conduit à tout transformer en marchandise, même l'humain. Dans pareil contexte, l'intérêt porté au sort des travailleuses et des travailleurs est surtout lié à leur rentabilité. Ceci conduit à une banalisation de l'humain, à sa réduction au statut d'objet utilisable et jetable à volonté. Sommes-nous en train d'assister à la fin d'un humanisme qui voyait dans l'ouverture des humains à une transcendance, à un « autrement » de la vie et du monde, la voie de leur accomplissement et de leur bonheur?

8. Une telle vision réductrice et utilitariste de l'être humain tend malheureusement à se généraliser, non seulement dans les milieux de travail, mais aussi en éducation et dans la culture publique. Que ce soit dans notre vie corporative, institutionnelle ou personnelle, la plus grande vigilance est requise pour s'en prémunir. Nous sommes conscients que les milieux ecclésiaux et religieux ont aussi à s'interroger sur la façon dont ils arrivent à concilier les impératifs économiques avec un respect intégral de la dignité des travailleuses et des travailleurs, notamment dans leurs politiques salariales ou la gestion de leur personnel.

9. Dans une perspective biblique, en tant que personnes créées « à l'image de Dieu » et coopératrices à son oeuvre de création (cf. Genèse 1, 27-28), l'homme et la femme ont un droit fondamental au travail. Non pas à un travail où ils sont réduits à n'être que de simples instruments de production mais à un travail où est pleinement respectée leur dignité de personnes humaines, un travail qui leur permette d'accomplir « la vocation qui [leur] est propre » [6]. L'expérience chrétienne est celle d'une aventure humaine ouverte à la créativité d'une vie en abondance et à un appel inouï, celui de participer à la vie de Dieu. Une telle ouverture de l'humain à l'Absolu, tel que manifesté en Jésus, fils du charpentier, fonde l'inviolable dignité de toute personne humaine.

10. La reconnaissance de cette dignité humaine conduit à la défendre dans toutes ses dimensions : matérielle, sociale, morale et spirituelle. Elle prévaut sur les dogmes de la croissance illimitée, de la déification des marchés, de la recherche du profit comme règle absolue de la vie économique. Elle invite à faire de la formation d'humains authentiques la première priorité d'une société qui tient à demeurer fraternelle et habitable. « Pouvons-nous, (...) dans un Québec déjà largement pluraliste, nous donner ou nous redonner la référence « transcendance » d'une dignité humaine à respecter sans condition, en établissant comme critère concret notre capacité de l'honorer d'abord dans (...) les personnes blessées, exclues, oubliées, ne comptant pour rien à l'échelle des calculs de rentabilité? » [7]

11. Nous sommes convaincus que la recherche de la justice demeure assez présente dans la société québécoise pour que nous puissions établir une visée collective de solidarité, trouver ensemble les voies d'une véritable humanisation du monde du travail. En font foi certaines initiatives que nous tenons à souligner, que ce soit :

Conclusion

12. Par ces différents chemins, notre société cherche à se recentrer sur la dignité humaine et à respecter les grandes valeurs sociales. Elle s'ouvre ainsi au travail du Dieu de la vie dans l'histoire des personnes et des peuples. « Mon Père travaille sans cesse, et moi aussi je suis à l'oeuvre » disait Jésus (Jean 5, 17). À chacune et chacun de nous de voir comment prendre sa part de la responsabilité qui nous incombe de poursuivre inlassablement l'humanisation du travail et de notre vivre ensemble.

Comité des affaires sociales : Mgr Gilles Lussier, président, Mgr Gérard Drainville, Mgr Eugène Tremblay, Mgr Louis Dicaire, Patrick Arsenault, René Guay, Gisèle Marquis.

Dépôt légal, 2e trimestre 2003
Bibliothèque nationale du Québec
ISBN 2-89279-078-6

[1] Comité des affaires sociales de l'AECQ, « Emploi précaire - société précaire », 1er mai 1989. Voir aussi le message du 1er mai 1998 : « Précarité : la nouvelle norme du travail? »

[2] Statistique Canada, Enquête sur la population active, 2002. Cf. La Presse, 9 novembre 2002.

[3] Cf. Pauline Gravel, « Une coalition presse Québec d'adopter de nouvelles normes minimales du travail », dans Le Devoir, 4 novembre 2002.

[4] Cf. Marie-Claude Malboeuf, « Le travail rend-il fou? », dans La Presse, 1er novembre 2002.

[5] Cf. Daniel Jacques, La révolution technique. Essai sur le devoir d'humanité, Boréal, Montréal, 2002.

[6] Voir Jean-Paul II, Le travail humain, no 6, Fides, 1981, p. 22

[7] M. Beaudin, G. Côté, J.Racine, « Violence et altérité. Un chemin pour sortir de la barbarie », dans Possibles, vol. 27, no 1-2, hiver-printemps 2003, p. 226.