AECQ : Pour un développement territorial solidaire

Pour un développement territorial solidaire

Le Comité des affaires sociales
de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec
1er mai 2004 | English version

Introduction

1. Plusieurs régions du Québec, principalement les régions périphériques, font face à des défis majeurs pour assurer leur avenir. L'effondrement des stocks de plusieurs espèces de poissons entraîne une crise des pêches qui affecte durement les régions maritimes. La réduction des allocations de coupe, le litige du bois d'oeuvre et la remontée de notre dollar amènent une crise dans l'exploitation forestière. Les maladies de la vache folle et de la tremblante du mouton affectent les éleveurs et accentuent la crise agricole. L'industrie rencontre aussi des difficultés qui entraînent des pertes majeures d'emplois (Mines Gaspé, Alcan, etc) et remettent même en question la survie de certaines villes. À ces crises, s'ajoute la menace d'implantation d'industries polluantes en région.

2. À l'occasion du 1er mai, Fête des travailleurs et des travailleuses, Le Comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec sent l'urgence d'inviter toute la population à prendre conscience de la gravité de la situation et à entrer résolument en solidarité avec les personnes et les groupes qui travaillent au développement durable de toutes les régions du territoire québécois.

I. Développement des régions

Désintégration des communautés

3. Comme nous le soulignons d'entrée de jeu, le développement socio-économique des régions, condition d'une occupation intégrale du territoire, connaît des difficultés importantes au Québec. De nombreuses communautés sont en voie de désintégration. Ce phénomène de désintégration sociale et économique équivaut à un véritable processus de « sous-développement durable ». Il est provoqué surtout par un modèle de développement qui produit des inégalités, - par exemple, entre régions rurales et centres urbains et aussi entre différents quartiers des grands centres - tout le contraire d'une véritable croissance qui, elle, permet à toutes les régions de se développer de manière durable. Les écarts chroniques de niveau d'emploi, donc de niveau de revenu, finissent par avoir des effets sur la démographie, de telle sorte que des régions ou sous-régions perdent peu à peu leur capacité naturelle de reproduction et se retrouvent désormais engagées dans un processus de dépopulation. C'est le cas, en particulier, de six régions et de 58 MRC qui occupent par ailleurs 80% du territoire habité du Québec [1].

4. Parmi les principaux éléments déclencheurs de la désintégration des communautés, on peut signaler la baisse généralisée du taux de fécondité, l'intérêt mitigé pour la formation accessible en région qui entraîne l'exode ou la migration des jeunes vers d'autres lieux d'études et le manque d'emplois qui puisse faciliter leur retour en région par la suite. La situation est même accentuée par le fait que de plus en plus de parents vont rejoindre leurs enfants dans les grands centres. En outre, si on constate le dépeuplement de régions en faveur de grands centres urbains, on remarque également une migration des habitants des petites communautés au profit des centres et sous-centres régionaux.

5. Les effets de cette désintégration socio-économique sont nombreux :

6. Plusieurs facteurs peuvent expliquer une telle situation :

Richesse des régions

7. Pourtant, la survie et le dynamisme de tous les milieux, particulièrement des milieux ruraux, sont capitaux pour le Québec. Celui-ci se trouve riche des caractéristiques spécifiques de la ruralité, par exemple les liens privilégiés avec une nature souvent très belle qui contribuent à une certaine manière d'être et de vivre, les liens originaux développés entre les gens qui y vivent, avec tout ce qu'ils portent comme convictions, valeurs et culture. C'est pourquoi il est de première importance de transmettre aux générations à venir le riche patrimoine que constitue tout le territoire habité du Québec.

8. Les hommes et les femmes de ces régions nous disent de diverses façons leur attachement à leur coin de pays. Ils souhaitent y rester pour apporter leur contribution à l'édification de leur milieu et, en même temps, pour s'y épanouir. Plusieurs rêvent d'y revenir lorsqu'ils l'ont déjà quitté. Cependant, « certaines conditions semblent devoir être réunies pour favoriser un retour en région : un emploi, un logement, un environnement qui tiendrait compte du désir de vivre en couple (donc un emploi aussi pour le conjoint) et d'y avoir une vie culturelle intéressante [5]. » À ces conditions, on peut ajouter une politique familiale globale permettant de répondre adéquatement au désir de fonder une famille.

9. Ceux et celles qui habitent toujours certaines régions s'estiment souvent lésés par un système de redistribution de la richesse qui provoque un mal développement de leur territoire. Beaucoup réagissent, protestent, s'organisent et luttent. Ils unissent leurs efforts pour affirmer leur appartenance et exiger des structures viables. Ils ne cessent de mener un combat de tous les instants pour assurer leur épanouissement et celui des personnes qui y habitent et qui sont heureuses d'en faire leur milieu de vie. Nos régions portent une longue tradition de sursaut salutaire lorsque leur survie est menacée. Rappelons, au passage, les célèbres Opération Dignité de l'Est du Québec, le Ralliement gaspésien-madelinot, la grande Manifestation à Amos dans l'Abitibi-Témiscamingue pour dire au gouvernement du Québec : « Ça suffit! Arrêtez de désorganiser nos régions... », les grandes marches pour l'emploi, les nombreuses manifestations contre les coupures dans l'Assurance-chômage, les efforts de Solidarité Rurale pour sauver les campagnes québécoises, etc.

10. De combien d'autres mobilisations ne faudrait-il pas parler pour rendre justice aux citoyens et citoyennes des régions? Les grandes causes à embrasser ont été nombreuses et d'autres se présentent encore et continuent d'interpeller les personnes ayant à coeur l'intégrité du territoire où elles vivent. Pour ne citer qu'un seul exemple d'actualité, pensons à la lutte environnementale menée actuellement par la Coalition Retour à l'expéditeur pour dire non à l'implantation d'incinérateurs de déchets toxiques en zones frontalières. Les gens de toutes les régions en difficulté du Québec ne pourront passer de l'état de survie à la prise en charge de leur développement que s'ils se sentent appuyés dans leur lutte à contrer les causes de ces difficultés et que si toutes les instances concernées ne mettent la main à la pâte.

II. Appel à la solidarité de tous

11. Le développement de tout le territoire du Québec ne peut se réaliser sans la solidarité de toutes les personnes qui l'habitent, sans les institutions civiles en place et particulièrement sans l'État lui-même et cela au-delà de toutes idées partisanes. Ainsi, au lieu d'une économie de marché qui tend à la concentration des ressources et de la production, pourrait-on susciter des entreprises qui permettent aux régions d'être plus autonomes et éviter qu'elles se retrouvent à la seule remorque des grands marchés? Ces productions autonomes sont l'occasion d'une solidarité à l'intérieur des régions elles-mêmes et aussi avec les personnes des autres régions et grands centres invitées à soutenir les productions locales et régionales. On peut penser ici à certaines campagnes de publicité évoquant « le bon goût frais de la Gaspésie » ou « les saveurs du Bas-Saint-Laurent ».

Conditions d'un développement durable

12. Chaque région est invitée à se prendre en main et à croire en son avenir. Chacune, bien sûr, espère, exige même, que soient créées les conditions lui permettant de se développer de façon durable et d'assurer ainsi sa croissance. C'est tout à fait légitime. Le dynamisme nécessaire au développement durable passe d'abord par le potentiel humain des régions qui voit à :

Cependant, aucune entreprise ne peut compter uniquement sur la bonne volonté et le dynamisme des personnes en régions. Pour atteindre leurs objectifs, elles travailleront de concert avec les représentants des organismes de la société civile et avec l'État. Dans tous ces domaines, la part de l'État et la mise en place de politiques qui assurent un développement durable sont de première importance.

Rôle de l'État et de la société civile

13. Les grandes orientations politiques des divers gouvernements qui se sont succédés au Québec depuis les trente dernières années n'ont pas toujours favorisé un développement harmonieux et équitable de tout le territoire québécois. Le modèle de développement utilisé, fondé sur les pôles de croissance, n'a pas toujours donné les résultats escomptés. S'il a sans doute enrichi les grands centres et leurs banlieues, il a par ailleurs appauvri les régions périphériques. Dans une économie de marché, l'État a un rôle fondamental et global à jouer tant dans les régions que dans les centres urbains et il se doit d'intervenir pour permettre aux régions de maintenir un meilleur équilibre des niveaux d'emplois. Un développement territorial solidaire présuppose que nos gouvernements se préoccupent suffisamment de l'avenir des régions en difficulté et qu'ils croient qu'elles sont toutes viables.

14. Les nouvelles structures prévues par la loi 34 pour la création du ministère du Développement économique et régional, adoptée à la fin de décembre 2003, soulèvent beaucoup de questions. Entre autres, ne risquent-elles pas d'entraîner la subordination du développement régional et rural au seul développement économique? Qu'en est-il du développement humain? Donne-t-on suffisamment de place au respect de l'intégrité de l'environnement?

15. Relativement à la composition des conférences régionales des élus (CRE), une place signifiante devrait être donnée aux représentants de la société civile afin d'éviter de démobiliser les éléments les plus dynamiques des régions. La solidarité entre les élus et les autres organismes de la société civile est absolument indispensable pour favoriser et soutenir les initiatives locales et régionales, pour évaluer le maintien des réseaux déjà existants et assurer la stabilité des régions. Celles-ci seraient alors de véritables partenaires d'un développement solidaire. Beaucoup de collectivités locales et régionales retrouveraient alors leur capacité de reproduction naturelle et une meilleure croissance.

16. Plusieurs instances concernées souhaitent un nouveau modèle de développement régional. Ils voient l'instauration d'un véritable partenariat entre chercheurs, acteurs et décideurs, qui viserait à vaincre les disparités régionales tout en cultivant les identités locales [6]. L'Église catholique, loin de se sentir étrangère à toutes ces questions, souhaite continuer son implication solidaire avec les populations concernées.

III. Interpellation au nom de la foi chrétienne

17. La désintégration sociale et économique des régions produit des effets pervers sur les personnes et sur leur qualité de vie. Elle devient une question de survie pour certains territoires! Ce phénomène inquiétant ne constitue-t-il pas pour nos communautés chrétiennes une interpellation capable de susciter réflexion et engagement? Notre foi chrétienne est-elle assez vivante et incarnée pour se prononcer sur cette complexe question d'un développement solidaire du territoire québécois? Les leaders des communautés chrétiennes, en particulier les animatrices et animateurs de pastorale sociale, ne resteront pas sourds aux cris des personnes en difficulté dans leur région, tout en demeurant attentifs aux appels de la Bonne Nouvelle toujours actuelle de l'Évangile de Jésus Christ.

18. La foi chrétienne en effet intervient pour affirmer haut et fort que chaque personne humaine est une « histoire sacrée », qu'elle doit être respectée dans sa grande dignité comme créature de Dieu et qu'elle a droit à un milieu de vie épanouissant. Êtres sociaux, les humains font partie d'une collectivité, qu'elle soit petite ou grande. Ils sont appelés à développer des relations de justice et de solidarité - le nouveau nom de la charité, selon Jean-Paul II - que la Parole de Dieu n'a cesse de proposer tout au long de l'histoire. Dès les premières pages de la Bible, le récit de la création affirme clairement la responsabilité qui revient aux humains d'aménager la terre, de la développer au profit de tous et, en un mot, de la rendre habitable pour tout le monde. Lorsque des injustices sociales intolérables apparaissent, on voit les prophètes se lever pour les dénoncer, supplier de la rétablir et rappeler au devoir de justice. La foi chrétienne continue d'en être témoin. Les évêques du monde ont affirmé que « Le combat pour la justice et la participation à la transformation du monde... apparaissent pleinement comme une dimension constitutive de la prédication de l'Évangile ». [7] Il n'est donc pas pour les croyants et les croyantes un choix qui leur serait offert. Ce combat fait partie intégrante de leurs responsabilités.

19. La survie d'une région dépend beaucoup du mouvement de solidarité qu'elle saura déclencher dans sa population. Un film québécois de l'été 2003, La grande séduction, illustre très bien ce fait : un village de pêcheurs agonise suite à un moratoire sur la pêche. Un homme décide de lui redonner vie en proposant un projet mobilisateur et le village de reprendre vie. La solidarité est une expression privilégiée de la fraternité humaine. Elle est source d'espérance. Les croyants et les croyantes savent qu'en Jésus la solidarité humaine a été radicalement renouvelée. Dans son action, il s'est fait solidaire de ses frères et soeurs au point de déclarer : « ...chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait! » (Mt 25, 40). Sa mort sera d'ailleurs l'acte suprême de solidarité et la source de toutes les libérations. Sa personne et son message sont en eux-mêmes appel à la solidarité et à l'espérance.

20. On ne sera pas surpris alors de retrouver les chrétiennes et les chrétiens au premier rang des personnes qui s'impliquent dans le développement local et régional. Luttant dans la solidarité pour la justice sociale, ils sont porteurs d'une parole d'espérance pour les populations régionales souvent inquiètes de leur avenir et portées à un certain fatalisme. Lors du concile Vatican II, la constitution pastorale sur L'Église dans le monde de ce temps affirmait que « l'avenir est entre les mains de ceux et celles qui auront donné aux générations de demain des raisons de vivre et d'espérer » (GS §31). L'espérance chrétienne se vit en effet dans la confiance en l'avenir, cela concerne autant les personnes que les collectivités. Dès que des gens acceptent de se mettre debout pour affronter une difficulté, il y a espérance. Il y a certitude que quelque chose de nouveau et d'inédit peut surgir de nos combats humains et de nos solidarités. L'espérance apparaîtra donc dans l'invitation et aussi le consentement à opérer les changements qui s'imposent pour réaliser un projet de société qui tienne compte de l'ensemble du territoire québécois.

Conclusion

21. Comme tout le corps souffre d'une blessure à une main ou un pied, tout le Québec se ressent des difficultés éprouvées par les régions. Il est tout à fait légitime que chaque personne désire vivre et s'épanouir. On peut dire qu'il en va de même pour chacune des régions du Québec. Le défi est grand! La culture actuelle nous pousse vers le chacun pour soi. La solidarité nous invite à avancer à contre-courant de cette culture pour arriver à une ouverture plus grande au bien de tous. C'est en travaillant ensemble que nous pourrons assurer le développement des entités territoriales que nous habitons. Chaque région peut être vue comme un vaste jardin à cultiver avec intelligence et sagesse au profit de toute la population québécoise. Tant vaut le village, tant vaut la région, tant vaut le pays!

Comité des affaires sociales
Mgrs Gilles Lussier, Louis Dicaire, Gérard Drainville et Eugène Tremblay, MM. Patrick Arsenault et Pierre Côté SJ, Mmes Andrée Cyr-Desroches, Yvette Roy et Gisèle Marquis.

Publication de
L'Assemblée des évêques catholiques du Québec
1225, boul. Saint-Joseph Est, Montréal QC H2J 1L7,
Courriel : aeq@eveques.qc.ca
Site internet : http ://www.eveques.qc.ca

Dépôt légal, 2e trimestre 2004
Bibliothèque nationale du Québec
ISBN 2-89279-080-8

[1] D'après Statistiques Canada, 2001, six régions du Québec sont en baisse démographique, de 1996 à 2001. Ce sont : la Gaspésie-Iles-de-la-Madeleine, -7,84%; la Côte-Nord, -5,36%; l'Abitibi-Témiscamingue, -5,07%; le Saguenay-Lac-St-Jean, -2,9%; le Bas-St-Laurent, -2,64%; la Mauricie et le Centre du Québec, -0,49%. Ensemble, ces six régions ont une diminution de 2,83% contre une augmentation de 2,35% dans le reste du Québec.

[2] Cahier statistique sur la problématique du suicide dans Cahier technique de la Semaine provinciale de prévention du suicide, édition 1999. AQPS, direction de Lucie Charbonneau.

[3] Voir Tremblay et Van Schendel, Économie du Québec, éditions Saint-Martin, 1991. Voir aussi Charles Côté, Désintégration des régions. Le sous-développement durable au Québec, édition JCL, 1991, pp. 30 et ss.

[4] Ce fait est attesté dans une étude récente de Charles Côté et Daniel Larouche dans Radiographie d'une mort fine. Dimension sociale de la maladie au Québec, éditions JCL, 2000. Dans un article du journal Le Devoir, en date du 29 décembre 2003, Michel Venne écrivait que « l'écart de l'espérance de vie en bonne santé peut aller jusqu'à 14 ans entre la région la plus favorisée et celle qui l'est moins ».

[5] Frédéric Deschenaux et Marc Molgat, « De l'exode à la migration », L'annuaire du Québec 2004, sous la direction de Michel Venne. Fides 2003. p. 758.

[6] Voir Bruno Jean, « Le développement territorial : de l'égoïsme à la solidarité », Le Devoir, 20 mai 2003.

[7] Deuxième Synode des évêques, La promotion de la justice dans le monde (Justitia in mundo), 1971, no 7.