AECQ : Est-ce que toutes les religions se valent?

Est-ce que toutes les religions se valent?

Le Comité de théologie
de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec
Note théologique et pastorale no 2
16 juin 2005 | English version | PDF

Le pluralisme religieux interpelle l'activité pastorale de l'Église depuis plusieurs décennies. La minorité protestante ou juive, et même l'accroissement rapide des adeptes de la foi musulmane, oblige les catholiques à resituer leurs pratiques et leur credo devant les façons d'être et de faire de ces autres croyants.

L'appartenance religieuse au Québec a changé de visage depuis la révolution tranquille et l'arrivée de diverses religions et spiritualités, notamment celles provenant d'Orient, interpelle sérieusement tant les pasteurs de l'Église catholique que les croyantes et les croyants eux-mêmes. Comment nourrir et approfondir la foi, l'espérance et la charité des fidèles rassemblés dans la communauté chrétienne en vue d'un témoignage authentique dans un contexte multireligieux? Face à l'opinion courante que « toutes les religions se valent », quelle attitude développer pour rendre compte de façon crédible de l'espérance incomparable que donne la foi chrétienne? Plus encore, comment répondre aux invitations de l'Esprit agissant dans la richesse des traditions spirituelles de l'humanité et contribuer à bâtir un monde plus juste et fraternel?

Le document récent de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec sur la formation à la vie chrétienne, Jésus Christ, chemin d'humanisation, invite à une réflexion pastorale en ce sens. Parmi les traits caractéristiques du profil chrétien à développer, ce document indique que les disciples de Jésus « apprendront à trouver, parmi les adeptes de religions ou de visions du monde différentes, des partenaires de réflexion, de dialogue et d'engagement. Ils considéreront ces personnes comme des frères et soeurs dans la communion au désir de Dieu sur le monde » [1].

Ce trait du profil chrétien comporte à la fois l'ouverture aux autres dans leur différence et l'engagement dans l'approfondissement et le témoignage de sa propre foi. Conjuguer cette ouverture et cet engagement est le défi du dialogue interreligieux. Le but visé par cette note est le développement d'une attitude dialogale dans la rencontre de nos frères et soeurs d'autres religions. Voilà la piste de réflexion proposée dans cette note théologique préparée à l'intention des prêtres, des diacres permanents, des agentes et des agents de pastorale laïques ainsi qu'à toute personne particulièrement intéressée par la question.

Le pluralisme religieux ou le choc de la différence

L'expérience de la diversité religieuse nous est de plus en plus familière. Pas besoin d'aller loin pour être confronté à la pluralité des croyances, des rites et des styles de vie qui caractérise le monde des religions [2]. Non seulement rencontrons-nous des personnes de différentes convictions religieuses dans notre voisinage, notre milieu de travail et parfois même dans notre famille, mais la culture médiatique nous met en contact de mille façons avec les traditions religieuses de l'humanité. Cette expérience peut éveiller la curiosité et le désir de mieux connaître les convictions des autres; elle peut aussi susciter la perplexité et même l'hostilité, quand les convictions des autres viennent questionner les nôtres ou même s'y opposer. Le choc de la différence pose ainsi le défi du pluralisme religieux.

Plus que le simple fait de la diversité, le pluralisme religieux implique la reconnaissance et l'acceptation de la différence au niveau même des convictions profondes qui font vivre des personnes et des communautés habitant un même espace social. Il n'est pas facile de vivre le pluralisme dans le respect et la tolérance, surtout si nos valeurs les plus chères sont mises en question. L'expérience concrète de la confrontation des convictions religieuses nous apprend vite que les différences à ce niveau sont souvent profondes, chargées d'émotions, lourdes de préjugés et d'idées préconçues.

Les croyants ne peuvent plus s'ignorer les uns les autres et le choc de la différence conduit à poser la question de la vérité des religions. C'est l'interrogation radicale qui se cache sous le jugement superficiel affirmant que « toutes les religions se valent ». Cette interrogation sur la vérité des religions se pose de diverses façons. Elle peut porter sur leur valeur salvifique ou libératrice face au poids de la souffrance, du mal et de la mort. Elle peut porter sur la valeur éthique des religions : favorisent-elles ou non la vie humaine et son plein développement dans la justice, la paix et le respect de l'intégrité de la création? Ce questionnement peut également s'attacher à la valeur mystique des religions comme voies de connaissance et de participation au mystère de Dieu, de l'absolu ou de la Réalité ultime.

Quelle ouverture? Quel engagement?

Quelle attitude responsable adopter face à la différence? Quelle ouverture aux autres et quel engagement dans sa propre foi? En durcissant les positions, nous pouvons identifier deux attitudes opposées : l'attitude relativiste et l'attitude absolutiste.

Pour les uns, l'ouverture aux richesses religieuses des autres conduit à affirmer que toutes les religions sont vraies pour leurs adhérents. L'appartenance religieuse de chacun n'est-elle pas relative à son lieu de naissance, à sa culture? Les diverses traditions religieuses offrent des richesses de sagesse et de spiritualité où chacun peut choisir. Comme elles conduisent toutes à une même Réalité ultime par des chemins différents, la prétention de vérité universelle de l'une ou l'autre ne peut conduire qu'à l'intolérance exclusive, avec ses tentations de violence et de fanatisme.

À l'opposé d'une telle attitude relativiste, d'autres refusent toute vérité aux autres religions au nom de l'engagement absolu qu'exige l'intégrité de leur foi. Cette attitude absolutiste se manifeste par exemple dans le fondamentalisme religieux; ce système de croyances et de pratiques fait de l'absolutisme scripturaire, de l'adhésion littérale à un texte sacré, le moyen de contrer le pluralisme et le relativisme de la société moderne.

Pour la foi chrétienne, ces attitudes représentent des positions extrêmes aussi inacceptables l'une que l'autre. Le concile Vatican II a reconnu que les manières d'agir et de vivre des autres religions apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine toute l'humanité, tout en rappelant par ailleurs que l'Église est tenue d'annoncer le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6) (cf. Vatican II, Nostra Aetate,§2). Plus encore, « les autres religions constituent un défi positif pour l'Église d'aujourd'hui; en effet, elles l'incitent à découvrir et à reconnaître les signes de la présence du Christ et de l'action de l'Esprit, et aussi à approfondir son identité et à témoigner de l'intégrité de la Révélation dont elle est dépositaire pour le bien de tous » (Jean-Paul II, Redemptoris missio, §56).

Croire au Christ, « chemin d'humanisation » pour tous, et à l'Esprit qui agit dans les membres des autres religions et dans leurs traditions religieuses, introduit un critère de discernement dans la rencontre interreligieuse. À la lumière de l'Évangile, tout n'est pas d'égale valeur dans les réponses des religions aux énigmes de la condition humaine. Ce discernement, objectera-t-on, n'implique-t-il pas une prétention de supériorité menaçant l'harmonie interreligieuse indispensable pour la paix de la famille humaine? Comment concilier l'ouverture à la vérité religieuse des autres et l'engagement comme témoin de la vérité chrétienne, sans relativisme ni absolutisme? C'est le défi auquel veut répondre le développement de l'attitude dialogale.

Le paradoxe du dialogue interreligieux

En interpellant l'identité et la responsabilité des croyants, le pluralisme religieux pose le défi du dialogue, d'une rencontre libre des personnes dans l'ouverture mutuelle pour mieux se connaître et dans l'engagement au service de la vérité par le témoignage réciproque. Pour les chrétiens, le dialogue interreligieux n'est pas une stratégie pour convaincre ni une exploration des biens spirituels des autres pour en tirer profit, mais une mise à l'épreuve de leur foi. Ce travail de la parole partagée du dialogue, sous toutes les formes d'expression où se tissent les relations humaines, exige une totale loyauté à sa foi comme à celle de l'autre, car « tout dialogue vit de la prétention de vérité de ceux qui y participent » [3].

Cette prétention de vérité religieuse de la part de chaque partenaire est au coeur du dialogue interreligieux. La reconnaissance de l'égale dignité des partenaires, si essentielle au dialogue, ne signifie pas cependant que les différences réelles entre les religions soient sans importance. « Ceci conduirait à l'indifférentisme, c'est-à-dire à ne pas prendre au sérieux la prétention de vérité, tant la sienne que celle des autres » [4]. Un tel indifférentisme priverait le dialogue de son dynamisme comme recherche vitale de la vérité dans la rencontre de l'autre. Par ailleurs, le relativisme radical ou le scepticisme quant à l'existence d'une vérité religieuse qui transcende les limites des différentes religions fermerait le dialogue à toute nouveauté, à toute découverte, et le rendrait inutile.

L'ouverture aux autres dans l'acceptation des différences et l'engagement résolu au service de la vérité constituent la trame du dialogue interreligieux. Dans la mouvance de Vatican II, l'Église s'est engagée de façon irréversible dans ce dialogue paradoxal dont Claude Geffré souligne la signification exemplaire face aux défis actuels de la rencontre des peuples et des cultures. « Je crois que c'est le paradoxe même du dialogue interreligieux qui est exemplaire et plein d'enseignements pour toute rencontre des cultures et des hommes en général. Il s'agit en effet de concilier l'engagement absolu qu'implique toute démarche religieuse avec une attitude de dialogue et d'ouverture aux convictions des autres » [5].

Ce paradoxe du dialogue interreligieux touche le coeur de la foi chrétienne. L'engagement absolu des chrétiens à l'égard de la vérité dont ils se réclament n'est pas un fanatisme aveugle et intolérant. Cet engagement est précisément ce qui fonde leur ouverture aux convictions des autres, au point où l'on dira même que le dialogue interreligieux est « connaturel à la vocation chrétienne » [6].

En effet, la foi chrétienne est la réponse à un dialogue de salut où « le désir de Dieu sur le monde » se manifeste dans l'invitation à une communion de vie ouverte à tous. La vérité chrétienne n'est pas d'abord une doctrine, une loi ou un rite religieux, mais la Bonne Nouvelle de l'amour prévenant et universel de Dieu qui se révèle et se donne dans l'existence de Jésus de Nazareth. Les chrétiennes et les chrétiens accueillent dans la foi cet incroyable renversement de la quête religieuse qu'opère cette révélation de Dieu. Dans le Christ, Verbe fait chair, c'est Dieu lui-même qui vient à la rencontre des êtres humains « pour les inviter à entrer en communion avec lui et les recevoir en cette communion » (Vatican II, Dei
Verbum,
§2).

Comme réponse à cette vocation, la foi chrétienne grandira grâce au dialogue avec leurs voisins d'autres convictions religieuses qu'ils considéreront « comme des frères et soeurs dans la communion au désir de Dieu sur le monde » [7]. Le document Dialogue et annonce exprime bien comment la prétention de vérité de la foi chrétienne ne justifie aucun sentiment de supériorité et s'approfondit dans le dialogue.

La plénitude de la vérité reçue en Jésus Christ ne donne pas au chrétien la garantie qu'il a aussi pleinement assimilé cette vérité. En dernière analyse, la vérité n'est pas une chose que nous possédons, mais une personne par qui nous devons nous laisser posséder. C'est là une entreprise sans fin. Tout en gardant intacte leur identité, les chrétiens doivent être prêts à apprendre et à recevoir des autres et à travers eux les valeurs positives de leurs traditions. Par le dialogue ils peuvent être conduits à vaincre des préjugés invétérés, à réviser des idées préconçues et même parfois à accepter que la compréhension de leur foi soit purifiée. Si les chrétiens entretiennent une telle ouverture et s'ils acceptent d'être mis eux-mêmes à l'épreuve, ils deviendront capables de cueillir les fruits du dialogue. Ils découvriront alors avec admiration tout ce que Dieu, par Jésus Christ et en son Esprit, a réalisé et continue à réaliser dans le monde et dans l'humanité tout entière. Loin d'affaiblir leur foi chrétienne, le vrai dialogue l'approfondira [8].

Promouvoir l'échange et l'approfondissement

Si le pluralisme religieux interpelle l'activité pastorale de l'Église, il lui offre la possibilité de cueillir des fruits du dialogue pour nourrir la vie chrétienne. Le développement d'une attitude dialogale dans le vif de la rencontre interreligieuse exige cependant une approche pastorale appropriée. Pour qualifier cette approche pastorale, nous nous inspirons d'un conseil de Bruno Chenu : « Nous sommes invités à respecter les deux temps du dialogue : le temps de l'échange, où chacun livre ce qui lui tient à coeur, se met à découvert, et le temps de l'approfondissement, où le souci de la vérité oblige chacun à un décentrement, à une écoute attentive de l'autre par laquelle il va grandir dans sa propre vérité » [9]. Retenons ces deux points de repère : temps de l'échange et temps de l'approfondissement.

Pour favoriser le développement d'une attitude dialogale dans un contexte de pluralisme religieux, l'action pastorale doit d'abord promouvoir l'échange entre les personnes dans un esprit ouvert et accueillant. Si une information générale sur les religions est utile, le ouï-dire ne peut pas remplacer le contact humain, le geste d'hospitalité et d'amitié, pour surmonter les craintes, les préjugés et les malentendus. Plus encore, seule une relation humaine authentique rendra possible, en temps et lieu, le témoignage réciproque. Dans le dialogue, la valeur de chaque religion se démontre ainsi  « en faisant la vérité dans l'amour » (Ep 4, 15).

Cette approche pastorale doit aussi promouvoir l'approfondissement de la foi chrétienne à partir du choc de la différence. Il pourra s'agir de purifier la foi de formes d'expression qu'elle a érigées en absolus par incompréhension ou par intransigeance, ou encore d'accueillir avec reconnaissance l'appel à une conversion plus profonde à Dieu. C'est en allant jusqu'au bout de ce que la foi chrétienne a de plus spécifique et de plus universel, c'est-à-dire le service et le don de soi à la manière du Christ, que les chrétiens vivront de façon authentique l'ouverture et l'engagement qu'exige le dialogue interreligieux.

- Les références précises aux textes du concile Vatican II sont les suivantes :

- Jean-Paul II, Lettre encyclique Redemptoris missio (La mission du Christ rédempteur), sur la valeur permanente du précepte missionnaire, 7 décembre 1990.

Publication de : L'Assemblée des évêques catholiques du Québec
1225, boul. Saint-Joseph Est, Montréal QC H2J 1L7,
Courriel : aeq@eveques.qc.ca Site internet : http ://www.eveques.qc.ca

Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec
2e trimestre 2005
ISBN 2-89279-086-7

[1] Assemblée des évêques du Québec, Jésus Christ, chemin d'humanisation. Orientations pour la formation à la vie chrétienne, Montréal, Médiaspaul, 2004, p. 35.

[2] Pour un outil d'animation sur le thème de la diversité religieuse, voir : Office de catéchèse du Québec & Centre Spiritualités et religions de Montréal (C.S.R.M.), La diversité religieuse, Fides, Médiaspaul, Novalis, 2001 (Coll. Le coeur sur la main). Voir aussi : Assemblée des évêques du Québec, Annoncer l'Évangile dans la culture actuelle au Québec, Fides, 1999.

[3] Commission théologique internationale, Le christianisme et les religions, Paris, Cerf, 1997, p. 87 (no 101).

[4] Ibid., p. 83 (no 96).

[5] Claude Geffré, « Pour un christianisme mondial », Recherches de sciences religieuses 86/1 (1998) 61-62.

[6] Commission théologique internationale, Le christianisme et les religions, p. 98 (no 114).

[7] Assemblée des évêques du Québec, Jésus Christ, chemin d'humanisation, p. 35.

[8] Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux et Congrégation pour l'évangélisation des peuples, Dialogue et annonce : Réflexion et orientations concernant le dialogue interreligieux et l'annonce de l'Évangile de Jésus-Christ, Cité du Vatican, Pentecôte 1991, §49-50.

[9] Bruno Chenu, Disciples d'Emmaüs, Paris, Bayard, 2003, p. 123.