AECQ : Le bien commun : vivre et agir ensemble

Le bien commun : vivre et agir ensemble

Le Comité des affaires sociales
de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec
Message du 1er mai 2006 | PDF | English version

« Jamais les hommes ne sauront, au nom de la science ou de l'intérêt, répartir paisiblement entre eux la propriété et les droits [...] Partout de nos jours, l'esprit humain commence ridiculement à perdre de vue que la véritable garantie de l'individu consiste, non dans son effort personnel isolé, mais dans la solidarité. » (F. Dostoïevski, Les frères Karamazov, Paris, Gallimard, 1952 (1879), p. 326).

1. À l'occasion du 1er mai 2006, Journée internationale des travailleuses et des travailleurs, les membres du Comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec désirent partager avec toute la population leurs préoccupations concernant notre avenir commun. Dans un monde de plus en plus dominé par le marché, que devient le bien commun qui constitue, avec la dignité de la personne humaine, le pilier central de notre vie collective? Que faut-il faire pour qu'effectivement « la norme fondamentale de l'État soit la recherche de la justice et que le but d'un ordre social juste consiste à garantir à chacun [...] sa part du bien commun » [1]?

2. Le bien commun pourrait se rapprocher de la notion d'intérêt public, les deux ne pouvant être réduits aux seuls intérêts particuliers. En constante évolution et appelant des transformations sociales, le bien commun est sans cesse à redéfinir par l'ensemble de la population et non par une minorité dominante. « Que tous soient inclus dans la vie de la société, qu'ils aient accès aux biens de la création, et qu'ils puissent participer à l'effort collectif pour améliorer le monde ... » [2]. Le bien commun le plus précieux, c'est d'abord le vivre ensemble étendu à tout le genre humain, sans exclusion [3]. C'est aussi la volonté et l'agir commun de toutes les personnes responsables de promouvoir ce vivre ensemble; un nous qui veille à la cohérence de pratiques sociales d'avenir [4]. Le bien commun désigne, ensuite, les biens matériels nécessaires à la préservation de la vie et au bien-être personnel de tous et toutes, y compris des générations futures : nourriture, eau, logement, environnement, etc. Il réfère, enfin, aux biens intangibles ou conditions sociales [5] indispensables à l'épanouissement des personnes et de la collectivité [6] : structures sociales, institutions, législations, services publics, culture, valeurs, mémoire et traditions, paix, etc. Le partage de ces biens entre tous les habitants actuels et futurs de la planète constitue la condition essentielle de leur reconnaissance mutuelle. Le bien commun est la plus grande richesse du monde, il coïncide, dans chaque société et à chaque époque, avec le travail fait par l'humanité pour sa propre croissance.

Érosion accélérée du bien commun

3. Depuis les années 1980, nous sommes entrés dans un monde de libre marché qui inverse ou annule les avantages potentiels des échanges marchands, laissant libre cours à la seule brutalité économique et financière des plus forts et faisant plier dans le même sens l'action des gouvernements. Malheureusement, les puissants ont ainsi sacralisé le marché, projection de leurs intérêts; ils nous proposent, comme au XIXe siècle, l'assujettissement aveugle à celui-ci comme solution aux défis du XXIe siècle. Ce renversement de vision a atteint nos valeurs communes et engourdi notre capacité de vivre et d'agir ensemble. Prétendant ne pas avoir le choix, les États ont été poussés à s'éclipser comme gardiens du bien commun, compromettant leur fonction de redistribution des richesses, mais offrant au libre marché le cadre légal et les ressources qu'il réclame. La course à l'argent facile, la surconsommation et la culture du gagnant ont dopé l'individualisme et même l'indifférence vis-à-vis les perdants. Comment faire des projets de société et agir en commun quand les pressions d'un tel système économique désarticulent les composantes sociales propres à chaque pays ou région? Comment le vivre ensemble est-il possible sous un modèle totalitaire légalisé qui place les personnes, les entreprises et les peuples en rapport de guerre économique permanente? Quant à l'accès aux biens, la libération totale du capital a transformé en imposture la promesse traditionnelle d'un développement social comme fruit assuré de la croissance économique. Partout dans le monde, monte l'inquiétude de l'atteinte prochaine d'un point de non retour à propos de ce néolibéralisme devenu contradictoire avec la justice économique, la démocratie, la solidarité sociale et la viabilité environnementale, en un mot, avec le bien commun.

4. Sous la pression des actionnaires et de leurs capitaux, l'exigence de rendements toujours plus compétitifs entraîne plutôt, structurellement, une spirale descendante des conditions de travail et de vie et, souvent même, des mises à pied. Selon Statistique Canada, 145 000 emplois ont été perdus de janvier 2005 à janvier 2006, dans le secteur manufacturier seulement, dont 33 300 au Québec [7]. Les programmes sociaux suivent aussi cette pente en raison de l'allégement des charges fiscales revendiqué par les entreprises. Les économistes disposent maintenant de données démontrant que la mondialisation néolibérale a aggravé les inégalités dans chaque société comme entre les pays riches et les pays pauvres où les politiques d'ajustement structurel ont rendu la vie presque impossible [8]. Dans cette frénésie du profit à tout prix, le marché colonise maintenant des secteurs jusqu'ici inviolés tels les services publics, la culture, l'accès à l'eau potable, etc. Même le patrimoine génétique végétal, animal et humain est en train d'être breveté et donc soumis aux règles de la propriété privée et du commerce [9]. Le néolibéralisme a lancé une minorité de possédants dans un processus d'appropriation privée du bien commun, qui semble sans limite, privant une majorité de personnes des biens essentiels à la vie et même de leur intégrité. C'est notre humanité même qui vacille!

Soif de changement

5. Le monde paraît avoir cessé d'être commun. La mondialisation néolibérale, en créant un monde si inhospitalier, a perdu à la fois sa crédibilité et son air de fatalité. Surgit maintenant une soif de changement et de participation aux décisions engageant l'avenir. C'est une bonne nouvelle [10]! Des réactions inattendues rallument ainsi l'espérance et l'imagination pour d'autres manières de former société. La préoccupation de l'avenir des enfants et donc de celui de la société et de la planète provoque ce sursaut salutaire, particulièrement chez les jeunes. Comment rester insensibles à ce graffiti-baromètre du désarroi de certains d'entre eux : « Y a-t-il une vie avant la mort? » Face à l'inhumanité et à sa normalisation qui allongent son ombre sur notre monde, rien ne semble plus urgent que de retrouver un point de vue à partir duquel nous pourrions passer de l'indignation à une nouvelle volonté de vivre ensemble.

6. Faisant fi de l'emprise de la « pensée unique » néolibérale qui disqualifie à l'avance toute opposition ou toute proposition alternative comme « irréaliste », la société civile, ce troisième acteur à côté du marché et de l'État, multiplie les initiatives en direction d'un autre monde non seulement possiblemaisabsolumentnécessaire [11]. Au Québec, le mouvement communautaire autonome, aiguillonné par la solidarité reformulée avec les victimes du néolibéralisme, compte plus de 9 000 organismes et réseaux dans tous les secteurs et constitue une densité inégalée en Occident du Nord. On se rappellera encore l'exemplaire mouvement populaire pour une loi visant l'élimination de la pauvreté, la mobilisation « Échec à la guerre » ou, plus récemment, le mouvement de grève étudiante si empreint de solidarité. S'ajoutent à cela la large participation aux débats sur les Centres de la petite enfance et sur la réforme scolaire, la lutte pour l'équité salariale, le souci écologique, les manifestes « Pour un Québec lucide » et « Pour un Québec solidaire ». Le Forum social québécois de juin 2006 sera le prochain épisode local de la résistance planétaire aux politiques néolibérales.

Société de marché ou société citoyenne?

7. En fait, nous vivons présentement dans un monde où des conceptions de l'être humain et du vivre ensemble se disputent le terrain. Chez les humains, le rapport à l'autre est essentiel à l'identité et à la réalisation de soi. Ce rapport lui-même se construit par la médiation de références reconnues : famille, langue, patrie, coutumes, etc. [12] qui créent des liens avec l'autre. Cette expérience est au coeur du projet moderne de démocratie. En tant qu'humains, les citoyens et les citoyennes sont reconnus libres et égaux en droit et, en cela, héritiers d'une communauté politique. Ils sont autorisés à participer à la définition continue du vivre ensemble et de ses lois comme référence commune. Ils s'engagent au respect du contrat social convenu et à la solidarité. Un nous social et politique inclusif rend alors possible une entente sur le bien commun. Sans cet accord, les lois d'un marché autorégulateur conçoivent l'être humain comme un individu ne devant rien à personne et soucieux de son seul intérêt. Elles mettent les personnes en opposition au lieu de favoriser un lien social et la recherche du bien commun. Sans un nous social bien assuré, au nom de qui ou de quoi peut-on mettre des limites aux impératifs du marché?

Lien social de réciprocité

8. Dans la tradition biblique, le Dieu de Moïse et de Jésus se singularise comme un Dieu de grâce, un Dieu qui donne. Par ailleurs, la grâce reçue doit être rendue à l'autre. Il en naît ainsi une réciprocité, un lien social de solidarité où l'amour de Dieu et du prochain ne forment plus qu'un seul amour qui tient compte de tous les humains. « Donnez au suivant », tel est le titre d'une émission télévisée récente. Ces considérations s'incarnent dans des réalités bien concrètes liées aux conditions de vie des gens et au bien commun. Ainsi, la tradition du Jubilé biblique exige de mettre une limite à l'accaparement des terres, à la servitude résultant d'un endettement et à la surexploitation de la terre et des travailleurs. Les premières communautés chrétiennes comprennent aussi que leur foi les appelle à un partage des biens afin que « personne parmi eux ne soit pauvre » (Ac 4, 34). Au IVe siècle, les Pères de l'Église affirment la destination universelle des biens indiquant ainsi que la propriété privée est ordonnée, en droit, à la solidarité et reste ainsi toujours grevée d'une « hypothèque sociale » (Jean-Paul II).

9. Bref, du point de vue du témoignage de la tradition chrétienne et du nouveau regard sur le vivre ensemble qu'elle a suscité, le projet de société proposé par le néolibéralisme ne tient pas la route. Car le « dieu Marché » ne donne jamais, il exige sans fin, et jusqu'à la vie des plus vulnérables. L'autre n'est plus qu'une ressource à abandonner sur le bord du chemin une fois devenue inutile. Toute mesure ou limite posée à sa puissance d'appropriation privée, pour permettre un accès universel au bien commun, lui demeure étrangère.

Conclusion

10. Devant cette situation, des questions se posent à chacun et chacune de nous. Comment combler notre déficit de recherche du bien commun? Comment les chefs des États peuvent-ils arriver à se distancer des dictats du marché et de ses lobbies et reprendre leur pouvoir législatif, pour redonner priorité au bien commun et assurer une juste redistribution des richesses? Le bien commun n'est-il pas indivisible? Comment intégrer un nous social où sera sans prix la dignité de chaque personne, particulièrement celle des laissés pour compte? Quelles sont les conditions requises d'un vivre ensemble qui tienne compte de notre commune humanité? De quelle gratuité sommes-nous capables? Quels moyens concrets peuvent être pris, à notre mesure, pour retisser autrement des liens communs?

11. À la manière de ces femmes et de ces hommes passionnés d'humanité dont nous avons évoqué plus haut les expériences collectives interpellantes, nous sommes convoqués à sortir de chez nous et à nous joindre à d'autres pour redonner l'espérance d'une société plus juste. Aucun débat, aucune initiative, ne sera trop modeste pour cette quête d'un monde plus hospitalier. Ce qui est proposé ici, ce n'est rien de moins qu'un retour à l'accès universel au bien commun pour chaque membre de l'humanité.

Comité des affaires sociales

Mgrs Gilles Lussier, Roger Ébacher, Jean Gagnon et Pierre-André Fournier, M. Pierre Côté sj, Mmes Andrée Cyr-Desroches, Yvette Roy et Gisèle Marquis.

Publication de : L'Assemblée des évêques catholiques du Québec
1225, boul. Saint-Joseph Est, Montréal (Québec) H2J 1L7,
Courriel : mailto :aeq@eveques.qc.ca
Site internet : http ://www.eveques.qc.ca/
Dépôt légal, 2e trimestre 2006
Bibliothèque nationale du Québec
ISBN 2-89279-090-5

[1] BenoîtXVI, Encyclique Deus Caritas Est, 25 décembre 2005, 26.

[2] Commission des affaires sociales, CECC, Le bien commun ou l'exclusion : les Canadiens face à un choix,Lettre ouverte aux membres du Parlement canadien, 2 février 2001, 11.

[3] Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale L'Église dans le monde de ce temps, 26.

[4] Jean-Paul Jouary, « Le bien commun : une quête dépassée? », Virtualités, vol. 3, 4, avril-mai 1997, p. 33.

[5] Catéchisme de l'Église catholique, Concacan Inc., 1906-1912, Ottawa, Ontario, 1993, 676 p.

[6] Paul VI, Encyclique Populorum Progressio, Au développement de " tout homme " et de " tout l'homme ", §14.

[7] « Emploi : saignée dans le secteur manufacturier », Le Devoir, 11 et 12 février 2006, p. C1.

[8] Éric Desrosiers « La mondialisation n'a pas tenu ses promesses », Le Devoir, 24 octobre 2004, p. 1 et 8.

[9] Josantony Joseph, « Breveter le vivant : une menace pour le bien commun », Développement et paix, 2001, 4 p.

[10] Guy Paiement, Michel Rioux, Collectif des journées sociales du Québec, « Une bonne nouvelle pour le peuple », Le Devoir, 5 janvier 2006.

[11] Peter Leuprecht, « Contraindre le fort pour affranchir le faible », Relations, nº 705, décembre 2005, p. 18.

[12] Dany-Robert Dufour, L'art de réduire les têtes. Sur la nouvelle servitude de l'homme libéré à l'ère du capitalisme total, Paris, Denoël, 2003.