AECQ : Da Vinci Code. La clé est en chacun de nous

Da Vinci Code : la clé est en chacun de nous

Dossier Da Vinci Code
15 mai 2006

Source : Richard Boisvert, Le Soleil, 25 décembre 2004

Da Vinci CodeDa Vinci Code a connu un succès planétaire qui a stupéfié son auteur lui-même. Quatre millions d'exemplaires, traduit dans 35 pays, claironne l'éditeur. Au coeur du roman de Dan Brown, un grand secret étouffé depuis l'aube du christianisme par l'Église catholique, partagé par seulement quelques membres du Prieuré de Sion. À la tête de cette obscure société, Botticelli, de Vinci, Isaac Newton, Victor Hugo, Claude Debussy et Jean Cocteau, pour ne nommer que ses chefs les plus célèbres. Une sacré bonne histoire. Bien trop bonne, à vrai dire.

« C'est faux, on ne possède rien à ce sujet. Dan Brown a enrôlé tous ces gens de force », corrige l'historienne Anne Pasquier, manifestement amusée par l'imagination débordante du romancier.

Professeure à la faculté de théologie et des sciences religieuses de l'Université Laval, Anne Pasquier fait partie d'une équipe qui, depuis plus de 20 ans, s'intéresse aux évangiles apocryphes, notamment ceux qu'on a retrouvés en 1945 à Nag Hammadi, en Haute-Égypte.

C'est en partie sur la traduction de ces textes, dont certains remonteraient aussi loin qu'au IIe siècle de notre ère, que Brown fonde sa thèse la plus croustillante, qui fait du Christ l'époux de Marie-Madeleine. À l'entendre, le Vatican serait assis sur cette bombe depuis 2000 ans!

« Brown aime les messages codés. Il en voit partout, jusque chez Walt Disney et dans E.T. Les gens adorent ça. » Cet engouement pour le mystère rend Anne Pasquier ironique. « Ainsi donc, le Christ n'était pas célibataire et ses descendants arrivés en France se sont mêlés au Mérovingiens. Ce serait ça, le message étouffé dans le sang depuis des centaines d'années. Comme si, bien sûr, le Vatican existait dès le Ier siècle! »

Spécialiste de l'Antiquité aussi érudite que passionnée, Anne Pasquier a notamment traduit directement du copte l'Évangile selon Marie. Dans ce texte, Marie-Madeleine apparaît effectivement très proche du Christ. C'est elle qui, la première, réalise la plénitude vers laquelle Jésus guide ses disciples. Si elle devient un modèle pour les uns, d'autres, dont Pierre et André, lui font opposition.

Le groupe de l'Université Laval a également traduit l'Évangile selon Philippe, le seul texte retrouvé à Nag Hammadi qui fasse directement référence à Marie-Madeleine. Brown en cite un extrait qui, d'après lui, démontre qu'elle et Jésus formaient un couple. Pour Anne Pasquier, le passage en question s'inscrit plutôt dans une tradition de l'Église chrétienne empruntée au Cantique des Cantiques et dans laquelle Marie-Madeleine symbolise le croyant qui s'unit à Dieu. « Dan Brown la sort du contexte nettement spirituel de l'évangile de Philippe », constate-t-elle.

L'invention d'un illuminé

Dan Brown pourrait se défendre de n'avoir écrit qu'un roman s'il n'avait eu le culot de présenter comme des « faits » certains éléments historiquement contestables, pour ne pas dire carrément mensongers. Une toute nouvelle édition illustrée pousse d'ailleurs un peu plus loin l'audace en prétendant « répondre à toutes les questions que se pose le lecteur » à propos des sources utilisées par l'auteur.

Le fameux Prieuré de Sion existe bel et bien. Le problème, c'est que l'organisation a été fondée après la Seconde Guerre mondiale par un Français nommé Pierre Plantard, partisan de Pétain et antisémite actif. « C'est quelqu'un d'un peu illuminé qui a créé un mouvement à l'image d'un ordre de chevalerie, interdit aux juifs, indique Anne Pasquier. Les statuts du Prieuré ont été déposés en 1956. C'est lui, Plantard, qui va peu à peu établir la légende qui l'entoure. » Selon Dan Brown, qui s'appuie sur de mystérieux « dossiers secrets », le Prieuré de Sion aurait vu le jour en l'an 1099...

Le romancier laisse entendre par ailleurs que la divinité de Jésus est établie pour la première fois au IVe siècle par Constantin, et qu'il s'agit d'un geste politique posé au moment de sa conversion au christianisme. Or, l'Évangile selon Jean, un texte qui remonte à l'an 90 de notre être, l'établit déjà explicitement, note l'historienne. « Brown avance que Jésus n'était pas le fils de Dieu. Allez voir n'importe quel juif ou n'importe quel musulman, il vous le dira. Par contre, il déifie littéralement Marie-Madeleine. Il y a là quelque chose d'inconséquent. »

L'union du féminin et du masculin

Dans les textes apocryphes, la figure de Marie-Madeleine exprime la façon dont l'homme peut vivre une union idéale avec Dieu, pense Anne Pasquier. Cette représentation symbolique de Dieu tient compte de l'aspect masculin comme du féminin. «  Voilà ce qu'ils (les premiers chrétiens) ont essayé d'exprimer à travers elle. C'est l'idée constante qui surgit des textes. C'est aussi ce que Da Vinci Code essaie de dire, mais d'une façon maladroite. »

Quant au fameux secret, à savoir que Jésus et Marie-Madeleine ont hérité d'une descendance physique, il est selon elle d'une totale banalité. « Pour en arriver à cette conclusion, il (Brown) défait l'Histoire et la refait à sa façon. »

Pour la scientifique, la fécondité spirituelle du passage de Jésus sur la terre importe bien davantage. À travers les textes de Nag Hammadi, son enseignement rejoint d'ailleurs notre sensibilité moderne : « Il faut faire l'unité en soi pour s'ouvrir aux autres, aux hommes comme aux femmes. Il faut engendrer en nous l'humain complet pour être totalement ouvert. »

Da Vinci Code aborde également un thème très moderne, celui de la place réservée aux femmes dans l'Église, en montrant toute l'importance du rôle qu'elles peuvent y jouer.

Cela dit, il faut reconnaître que Dan Brown possède au moins un secret, celui d'une bonne intrigue. Son roman qui mélange style policier et quête du Graal n'a pas connu le succès sans raison.

Anne Pasquier concède également à Da Vinci Code le mérite de susciter beaucoup d'intérêt autour de questions comme la foi, la religion et l'histoire. « Du coup, ça permet d'en discuter. Son livre est un roman, alors prenons-le comme tel. N'empêche, un peu plus de rigueur aiderait tout le monde. »

« L'Oratorio de Marie-Madeleine »

L'Évangile selon Marie, comme les autres textes apocryphes au cours des siècles, ont inspiré des démarches artistiques sérieuses. La directrice musicale de l'Ensemble Nouvelle-France, Louise Courville, a notamment composé un Oratorio de Marie-Madeleine. Pour la musicienne, s'il y a un message à décoder, c'est celui qui parle de l'« anthropos », l'humain total, qui réconcilie en lui ses deux dimensions, masculine et féminine. « C'est un idéal spirituel porteur d'avenir pour l'humanité, croit-elle. Marie-Madeleine l'enfante en elle. »

« La littérature chrétienne apocryphe a eu beaucoup d'influence sur l'architecture, la musique, la littérature ou la peinture, fait enfin remarquer Anne Pasquier. De toute façon, les évangiles, apocryphes ou canoniques, restent toujours une interprétation. Jésus lui-même n'a rien écrit. »