AECQ : Équilibre de vie à l’ère du numérique

Équilibre de vie à l’ère du numérique

Le Comité des affaires sociales
de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec
Message du 1er mai 2007 | English version | PDF

Introduction

1. De tous les changements survenus dans la vie des travailleuses et des travailleurs au cours des dernières décennies, ceux qui sont liés à l'ordinateur sont peut-être les plus importants. Ils touchent l’ensemble des femmes et des hommes qui travaillent, du manutentionnaire à l'actionnaire principal de la compagnie, du mécanicien au chirurgien. Ceux et celles qui ne sont pas encore atteints directement, sur certaines chaînes de montage par exemple, le sont indirectement, car les chaînes elles-mêmes sont informatisées.

2. En ce 1er mai 2007, fête des travailleuses et des travailleurs, le Comité des affaires sociales de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec propose une réflexion sur un équilibre à atteindre entre la valeur du travail humain et les nouvelles technologies. Le travail comporte une dimension humaine incontournable. Il est accompli par des hommes et des femmes qui désirent y trouver un développement authentique. Si le travail lui-même ou les techniques utilisées pour l’accomplir prennent le pas sur cette visée première, ils perdent tout leur sens et se transforment en ennemis de la dignité humaine [1].

Aspects positifs et négatifs de la révolution numérique

3. La bibliothèque universelle est désormais mise à la portée de chaque personne. Le courrier et le téléphone électronique peuvent relier quasi instantanément tous les humains qui y ont accès, partout sur la planète. Les grands idéaux de solidarité, de fraternité et de coopération n’ont jamais eu tant d’outils à leur service. Si une catastrophe frappe une région du monde, une mobilisation universelle en faveur des sinistrés peut s’organiser en un rien de temps.

4. Cependant, l’efficacité des nouvelles techniques d’information et de communication (NTIC) permet aussi aux spéculateurs, en moins de temps qu’il n’en faut pour étudier le bilan d’une entreprise, de faire tomber la valeur des monnaies et des actions en bourse. De partout dans le monde, des travailleurs et des travailleuses qui croyaient à la permanence de leur emploi peuvent alors perdre soudainement leur travail, sans trop comprendre ce qui leur arrive. C’est ainsi que des outils si bien faits pour rapprocher les humains peuvent les transformer en de négligeables abstractions les uns pour les autres.

5. La sociologue Diane-Gabrielle Tremblay soulignait récemment le fait que « le travail autonome et le travail à distance ont augmenté au point que tout ce qu’on appelait autrefois travail atypique représente aujourd’hui 40% des emplois. » [2] Les nouvelles technologies contribuent largement à cette situation et permettent ainsi le transfert de tâches vers d’autres pays où les coûts sont moindres. La tentation est grande d’exploiter la main-d’œuvre étrangère en la privant des droits lui permettant d’accéder à un travail accompli dans la dignité, qu’elle soit immigrée chez nous ou que nos compagnies s’installent chez eux. « Les exigences de la concurrence, de l’innovation technologique et de la complexité des flux financiers doivent être harmonisées avec la défense du travailleur et de ses droits. » [3]

6. La révolution numérique provoque une crise du sens qui est également une crise des sens. Les outils informatisés dispensent le médecin de toucher ses malades pour poser un diagnostic, les navigateurs et les agriculteurs de recourir à leurs sens pour éviter d’être surpris par la tempête, le pêcheur d’apprivoiser lentement les lieux pour repérer les endroits où la pêche sera bonne. La confiance est mise dans les instruments au risque d’émousser les sens donnés à l’humain pour son développement et sa protection. Dans quelle mesure nous éloignent-ils aussi les uns des autres et de nous-mêmes?

Nouvel art de vivre à réinventer

7. Un nouvel art de vivre et une éthique adaptée doivent se conjuguer pour une saine échelle des valeurs où le profit du travail est ajusté au bien des personnes et au bien commun de l’humanité ; ils devraient permettre ainsi de maximiser les aspects positifs de la révolution numérique et de minimiser ses effets négatifs. Le grand risque auquel nous sommes exposés est celui de perdre de vue la sensibilité, la chaleur et la compassion que nous pouvons avoir les uns envers les autres. Cela met aussi en péril notre intérêt pour les valeurs spirituelles et la qualité de la vie sur terre. Notre accomplissement en tant qu’êtres humains suppose que nous restions connectés aux réalités extérieures et intérieures inhérentes à la personne. Les nouvelles technologies deviennent déshumanisantes dans la mesure où elles nous éloignent de ces réalités. Comme elles ont envahi simultanément le monde du travail, du loisir et de la famille, ce sont tous les champs de la vie humaine qui sont interpellés.

8. Par exemple, la famille et le travail constituent deux réalités étroitement interdépendantes dans l’expérience de vie de la grande majorité des personnes. Les politiques gouvernementales devraient favoriser une conciliation famille-travail, en dehors des limites d’une conception privatiste de la famille et économiste du travail, car ces deux dimensions se conditionnent réciproquement de multiples façons : distances à parcourir, double emploi, fatigue physique et psychologique, tensions et crises familiales, chômage [4].

9. L’équilibre ainsi recherché vise une meilleure qualité de vie. Il se manifeste aussi par le travail indépendant, par les petites entreprises de transformation de produits du terroir, par les coopératives, par tous ces lieux où l’esprit d’initiative et la créativité personnelle sont valorisés et mis au service de la collectivité. Dans le contexte d’un marché planétaire, tributaire d’une compétition féroce, cette recherche d’équilibre peut amener des gens à devoir choisir entre la réussite professionnelle, donc financière, et une meilleure qualité de vie avec un travail plus précaire.

Prendre le temps

10. Dans les technologies modernes, tout ou presque nous incite à atteindre les résultats escomptés de plus en plus rapidement. L’intérêt pour le jardinage, les longues et lentes randonnées pédestres, le pèlerinage de Compostelle ou un film comme le Grand silence, tendent à démontrer que les hommes et les femmes, acteurs et observateurs de cette révolution, cherchent à faire équilibre à ce qui se passe trop vite et trop bruyamment dans leur vie. La famille devient le lieu important d’ancrage à cet équilibre de vie. Mais il faut le temps. Les êtres, les paysages, les maisons même ne nous livrent leur mystère nourricier qu’après un apprivoisement réciproque à un rythme lent, celui de la nature. C’est ce que l’Église propose, par exemple, dans la tradition du repos dominical. En effet, le dimanche constitue pour les chrétiens un temps d’arrêt, de ressourcement, de célébration de la foi, en particulier par l’Eucharistie, de rencontres nourrissantes, de re-création.

11. Des gens se donnent ainsi des espaces pour établir un rapport sensible avec un milieu vivant, tangible : la famille, la nature, les mouvements ou associations, la communauté de foi. Cela montre une recherche d’équilibre face à l’interaction de plus en plus grande avec des êtres virtuels. Dès la tendre enfance, comme à l’école, les enfants ont besoin d’être mis sur la voie d'un développement personnel harmonieux, d’un juste équilibre entre le virtuel et le réel. Le travail saura ensuite prendre sa vraie place : être au service de la vie humaine.

12. À l’exemple de la France et des États-Unis, serions-nous prêts à instaurer un jeûne médiatique? [5] Une semaine sans télévision ni ordinateur viserait à sortir du spectacle des écrans pour se rapprocher de la réalité. Un tel exercice pourrait ramener l’attention à l’essentiel de ce qu’est la vie : les relations avec les autres, avec soi-même, avec son environnement physique et humain et avec Dieu.

Conclusion

13. L’équilibre à rechercher entre la valeur du travail et les nouvelles technologies suppose un souci constant de la dignité de la personne au travail, car cette ère du numérique en est une de changements majeurs qui appellent des solutions éthiques importantes. « La solidarité, la participation et la possibilité de gouverner ces changements radicaux constituent certainement, si ce n’est la solution, du moins la garantie éthique nécessaire afin que les personnes et les peuples ne deviennent pas des instruments mais les acteurs de leur avenir. » [6]

14. Ce message du 1er Mai affirme la conviction que nous serons à la hauteur de ce défi si le travail envahi par les nouvelles technologies demeure au service de l’épanouissement de la personne humaine. L’apprentissage à ce nécessaire équilibre doit se faire dès le bas âge et au sein de la famille. Les effets positifs de ces temps nouveaux pourront alors se déployer en harmonie avec l’ensemble de la création sans cesse en évolution.

Comité des affaires sociales :

Mgr Gilles Lussier, Mgr Roger Ébacher, Mgr Jean Gagnon, Mgr Pierre-André Fournier, M. Pierre Côté sj, Mme Andrée Cyr-Desroches et Mme Gisèle Marquis.

Publication de : L’Assemblée des évêques catholiques du Québec
1225, boul. Saint-Joseph Est, Montréal (Québec)  H2J 1L7,
Courriel : aecq@eveques.qc.ca    Site internet : http://www.eveques.qc.ca

Dépôt légal, 2e trimestre 2007
Bibliothèque nationale du Québec
ISBN   978-2-89279-104-4 (version imprimée)
             978-2-89279-105-1 (PDF)
             978-2-89279-106-8 (HTML)

[1] Conseil pontifical « Justice et paix », Compendium de la doctrine sociale de l’Église, Libreria iditrice vaticana, 2005, no 271.

[2] Diane-Gabrielle Tremblay, « Travailler c’est… », Propos recueillis par Brigitte Trudel, RND, janvier 2007, p. 17.

[3] Conseil pontifical « Justice et paix », Compendium…, no 314.

[4] Idem, Compendium…, no 294.

[5] Voir un des nombreux sites français consacrés à la semaine sans télévision : http://www.gapp.ch/080-Bulletin/Docs/BdG96%20SSTV.pdf

[6] Conseil pontifical « Justice et paix », Compendium…, no 321.