AECQ :Note 6

Contempler le mystère
Célébrer - Adorer - Partir en mission

Le Comité de théologie
de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec
Note théologique et pastorale no 6 | PDF
27 septembre 2010


Au moment où l’adoration eucharistique prend davantage de place dans la vie d’un bon nombre de chrétiennes et de chrétiens, il nous paraît important de faire le point tant au plan théologique que pastoral. Cela est devenu encore plus évident dans la foulée du Congrès eucharistique international tenu dans la ville de Québec à l’été 2008. Il fallait donc situer l’adoration eucharistique dans la dynamique générée par la célébration de l’Eucharistie et la mission qui en découle.

Célébrer

L’Église, fidèle à l’invitation du Seigneur de faire, par le ministère des prêtres, les mêmes gestes « en mémoire de lui », permet au Christ de se rendre présent aux siens à travers les âges pour qu’ils vivent de sa vie. Dans la célébration eucharistique, Jésus, par la médiation de l’Église, sous la conduite de l’Esprit, après avoir nourri les siens de sa Parole, actualise pour eux son sacrifice et les prend dans son unique offrande d’adoration, de louange et d’action de grâce au Père. Ainsi, ceux et celles qui entrent en communion avec son sacrifice sont associés à son acte d’adoration du Père, acte réalisé une fois pour toutes sur la croix et rendu présent, d’Eucharistie en Eucharistie, au sein de son Église et au cœur du monde. Faisant le don de son corps et de son sang aux siens, Il les rend capables d’être de plus en plus « par lui, avec lui et en lui », au sein de leur vie de tous les jours, ces vrais adorateurs du Père en esprit et en vérité et en même temps les porteurs de sa mission au cœur du monde.

« L’Eucharistie, en tant que mémorial de la mort et de la résurrection du Seigneur, fait donc beaucoup plus que rappeler un événement passé; elle représente sacramentellement un événement toujours actuel, puisque l’offrande d’amour de Jésus sur la croix a été agréée par le Père et glorifiée par le Saint-Esprit. [1]

En d’autres mots, l’action eucharistique rend présent, jour après jour et semaine après semaine, ce don de Dieu. Tous les autres moyens de salut donnés à l’Église découlent toujours de cette unique source : la Pâque du Christ. La célébration eucharistique la rend actuelle dans l’espace et le temps. Nous pouvons donc mieux comprendre ainsi pourquoi, en tant que « don de Dieu par excellence », l’Eucharistie, célébrée en Église, est vraiment à la fois le centre, le sommet et la source de toute vie chrétienne.

Adorer

Mais comme le précise le document théologique de base du 49e Congrès eucharistique : « L’acte d’adoration dans la célébration eucharistique ne cesse toutefois pas avec l’action liturgique, il se prolonge dans sa présence sacramentelle permanente, suscitant la participation des fidèles par l’adoration du saint sacrement. L’adoration eucharistique en dehors de la messe prolonge le mémorial en invitant les fidèles à demeurer auprès du Seigneur présent dans le saint sacrement. »[2]

On comprend mieux dès lors l’attitude des apôtres Pierre, Jacques et Jean devant l’étonnante manifestation du Christ transfiguré.

« Prenant alors la parole, Pierre dit à Jésus : ‘Il est heureux que nous soyons ici; si tu le veux, je vais faire ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. Comme il parlait encore, voici qu’une nuée lumineuse les prit sous son ombre, et voici qu’une voix disait de la nuée : ‘Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur; écoutez-le’»[3].

Ce passage éclaire singulièrement nos propos sur ce qu’est l’adoration dans le prolongement de la célébration eucharistique et sur sa valeur. « Quand la rencontre devient totale, à la lumière de la Parole succède la lumière qui jaillit du “Pain de vie”, par lequel le Christ réalise de la manière la plus haute sa promesse d'être avec nous “tous les jours jusqu'à la fin du monde” »[4] . Dans la manière de vivre les temps d’adoration, qu’il s’agisse de l’adoration vécue par des personnes seules ou par des groupes communautaires, deux pôles méritent d’être soulignés.

Le premier pôle souligne la place primordiale de la Parole de Dieu comme nourriture par excellence. C’est par elle que l’Esprit nous fait pénétrer dans la pensée du Christ et dans son cœur : « Heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique! »[5]. Comme dans la célébration eucharistique elle-même, toute communion adoratrice au Christ implique donc que les personnes puissent se laisser évangéliser par la Parole afin de la savourer et surtout, d’en vivre par la suite. Voilà pourquoi en ce qui concerne le culte eucharistique en dehors de la messe, l’Église recommande qu’il y ait une ou plusieurs lectures de l’Écriture accompagnées de chants et de prières prolongées et quelques temps en silence[6]. Cela devrait toujours se vivre à l’intérieur d’une célébration communautaire d’adoration.

Un deuxième pôle, c’est celui du silence. Car si l’adoration eucharistique est liée à l’offrande, à la louange et à l’action de grâce, elle demeure surtout essentiellement attitude de silence et de reconnaissance humble de notre appartenance radicale à Dieu. L’adoration chrétienne et à plus forte raison l’adoration eucharistique, est toujours remise de soi dans et par le Christ en union avec son propre renoncement à lui-même et son don total au Père. Cela implique des moments de profond silence. Il y a donc dans l’attitude même de l’adoration, à la suite du Christ, un silence de l’être qui est reconnaissance du Tout de Dieu et de notre propre petitesse. Ce silence nourrit pour ainsi dire ce nécessaire décentrement de soi, ce don de soi dans l’abandon et l’amour pour permettre à Dieu d’être Dieu; puis dans un même mouvement, nous aider à tout recevoir de lui et à tout lui donner.

Partir en mission

Mais n’y a-t-il pas quand même un danger que le culte eucharistique, et en particulier l’adoration eucharistique en dehors de la messe, enferme les fidèles dans une piété personnelle sans ouverture aux autres, et spécialement, sans ouverture à la mission? Certes, il y a toujours un danger de se cantonner dans un seul aspect de la vie chrétienne au détriment de l’ensemble. De fait, une piété eucharistique fermée sur elle-même serait une déviation évidente tout comme le serait un activisme apostolique sans véritable enracinement dans une vie sacramentelle et une relation d’intimité avec le Christ. D’où l’importance de montrer le lien intrinsèque entre la célébration eucharistique et son prolongement dans l’adoration puis l’engagement dans la mission.

« La proximité avec le Christ, dans le silence de la contemplation, n’éloigne pas de nos contemporains mais, au contraire, elle nous rend attentifs et ouverts aux joies et aux détresses des hommes, et elle élargit le cœur aux dimensions du monde. Elle nous rend solidaires de nos frères en humanité, particulièrement des plus petits, qui sont les bien-aimés du Seigneur ».[7]

En d’autres mots, toute vie chrétienne qui resterait fermée sur elle-même sans s’ouvrir à l’amour des autres ni se soucier de leurs besoins ne serait pas fidèle à l’Esprit du Christ et de son Évangile. Les fidèles qui n’ont pas à cœur d’aider leurs frères et sœurs – et d’abord leurs proches –  à découvrir et à réaliser dans leur vie le plan d’amour de Dieu sur eux, manifesteraient que leur vie de foi est encore embryonnaire, pour ne pas dire quelque peu tronquée.

Ainsi, la mission de tous les baptisés-confirmés est d’aimer en vérité au sein de toutes les sphères dont est composée la vie humaine : famille, travail, loisirs, engagements sociaux, politiques, ecclésiaux. Et un tel amour inclut nécessairement la recherche sincère de la justice, de la paix, du pardon et de toutes les vertus sociales appelées à établir dans les familles, dans les sociétés et dans le monde entier, cette civilisation de l’amour dont a parlé si souvent le Pape Jean-Paul II[8].

En ouvrant la personne au Christ et au dynamisme de son amour salvifique à l’œuvre dans l’Eucharistie, l’adoration bien vécue suscite nécessairement en elle une attitude d’accueil et une volonté d’être en état de service à la manière même du Seigneur : « C'est ainsi que le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude »[9].

Concluons avec un mot du Père Jean-Yves Garneau, à propos du sens de la dévotion eucharistique en dehors de la messe. « Attentif à la présence du Christ et à l’origine de cette présence, celui qui prie devant le pain (consacré) ne saurait oublier la destination dernière du pain qu’il a sous les yeux. Ce pain, comme tout autre, est fait pour être mangé. La prière auprès des espèces eucharistiques doit donc aiguiser le désir de se nourrir sacramentellement et spirituellement du Corps du Christ en vue d’une communion toujours plus profonde et plus intime avec lui dès ici bas et, plus tard, à la table dressée là où sont célébrées les noces de l’Agneau. »[10] C’est ainsi que nous réalisons au mieux le nécessaire équilibre entre la célébration de l’Eucharistie, son adoration et la mission que le Christ ressuscité ouvre devant nous.



Une publication du Comité de théologie
NN.SS. Louis Dicaire, Pierre-André Fournier, Lionel Gendron, Mme Christiane Cloutier-Dupuis, MM. Marc Dumas, Louis-André Naud, Germain Tremblay.

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            978-2-89279-136-5 (HTML)


[1] L’Eucharistie, don de Dieu pour la vie du monde, document théologique de base, 49e Congrès eucharistique international  2008, Anne-Sigier, Québec, 2006, p. 29.

[2] L’Eucharistie, don de Dieu pour la vie du monde, p. 47.

[3] Matthieu 17, 4-5.

[4] Jean-Paul II, lettre apostolique Mane nobiscum Domini, no 2, 7 octobre 2004.

[5] Luc 11, 28.

[6] Voir le Bulletin national de liturgie no 89, 1982, p. 62

[7] Jean-Paul II, Lettre à Mgr Albert Houssiau, 28 mai 1996.

[8] Voir par exemple l’audience générale du 15 décembre 1999.

[9]  Matthieu  20, 28.

[10] Voir : Prêtre et Pasteur, vol. 110, no 4, avril 2007, p. 223.