AECQ : Fruits de la terre

L'être humain au coeur de la souveraineté alimentaire

Le Conseil Église et Société
de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec
Message du 1er Mai 2015 | PDF | Version anglaise

En ce 1er mai 2015, nous voulons rendre hommage à tous les travailleurs et travailleuses de l’alimentation d’ici et d’ailleurs. Les personnes qui sèment et bêchent la terre, celles qui transforment les aliments et en assurent la distribution ont droit à notre reconnaissance. Leur travail est essentiel à notre survie et il répond au droit fondamental de chacun à manger à sa faim. Elles contribuent à la souveraineté alimentaire des peuples, menacée par le contrôle des semences et l’accaparement des terres. Elles tirent de la terre nourricière des ressources phénoménales pour nourrir sept milliards d’hommes et de femmes. Le respect de la personne humaine et de la terre est au cœur de notre approvisionnement en aliments.

Avec le mouvement paysan mondial appelé La Via Campesina nous pouvons définir la « souveraineté alimentaire comme le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée produite avec des méthodes durables et le droit des peuples de définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires »[1]. Elle exige un équilibre délicat entre les besoins des populations et les possibilités de la terre nourricière. Briser l’équilibre fragile de la terre nourricière met en péril les populations les plus vulnérables.

Nous sommes confrontés à plusieurs défis pour préserver cet équilibre :

Le respect des travailleurs et travailleuses dans toute la  chaine alimentaire, particulièrement des travailleurs saisonniers

« Les immigrés, dans la majorité des cas, répondent à une demande de travail qui, sans cela, resterait insatisfaite, dans des secteurs et des territoires où la main-d’œuvre locale est insuffisante ou n’est pas disposée à effectuer ce travail »
 Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n.297

Pour assurer notre souveraineté alimentaire, les producteurs québécois doivent faire appel à des travailleurs migrants: ils sont plus de 8500 au Québec. Pour la plupart latino-américains, ces hommes et ces femmes se séparent de leur famille de six mois à un an pour aider les producteurs québécois dans tout le cycle de la production agricole.

Les producteurs apprécient les travailleuses et travailleurs saisonniers comme main-d'œuvre abordable, compétente et disponible en tout temps. Mais comme société, sommes-nous prêts à leur donner les mêmes droits qu’à nos concitoyens? La loi 8 promulguée récemment par le gouvernement du Québec leur enlève le droit à la syndicalisation: ils ne peuvent donc pas revendiquer de meilleures conditions de travail et de vie. Par exemple, certains producteurs n’ont pas le temps d’accompagner leurs travailleurs à l’hôpital ou dans une clinique lorsqu’ils sont blessés ou malades. Les travailleurs qui se plaignent sont souvent renvoyés dans leur pays sans possibilité d’appel. Parfois, comme la terre, cette main-d’œuvre est maltraitée, sans recours possible.

Heureusement, dans la majorité des cas les producteurs respectent leurs travailleurs saisonniers. Ils sont bien conscients de l’apport indispensable de cette main-d’œuvre pour leur production et l’expansion de leur entreprise. Les travailleurs saisonniers sont devenus un maillon essentiel à notre souveraineté alimentaire.

Le respect des habitants de la terre qui ont besoin dune alimentation saine, à prix abordable.

« Il ny a pas dhumanitésans culture de la terre; il ny a pas de bonne vie sans la nourriture quelle produit pour les hommes et les femmes de tous les continents »
Pape François, 31 janvier 2015.

Pour beaucoup, manger sainement à un coût abordable représente un défi majeur. Trop souvent, une partie de notre population n’a pas les moyens de se nourrir décemment. Le réseau des banques alimentaires du Québec a distribué 342 568 paniers à des familles de 1 à 6 personnes en mars 2014 [2]. Les banques alimentaires sont vides dans un temps où nos supermarchés regorgent comme jamais de denrées alimentaires.

« Nos habitudes de consommation peuvent non seulement avoir un impact significatif sur la vie de nos sœurs et frères dans les pays du Sud, mais elles peuvent également envoyer un message clair aux politiciens et aux entreprises : nous voulons un système alimentaire sain, durable, et qui favorise le respect de la dignité humaine dans toutes les régions du monde »[3]. Pensons que dans le monde, 842 millions de personnes souffrent de la faim. Le consommateur est le grand décideur dans cette chaine alimentaire. « Acheter c’est voter »; dit Laure Waridel[4]. En soutenant nos producteurs par nos achats, nous influençons tout le processus de production. Nos producteurs peuvent être certains de l’écoulement de leur production. Il y a moins de transport, donc moins de gaz à effet de serre. Notre économie se porte mieux et nous pouvons exiger que nos travailleurs saisonniers soient bien traités. Et quand nous achetons des produits venant du Sud, assurons-nous qu’ils soient équitables, ils auront bien meilleur goût! 

Si nous étions plus conscients du chemin fait par les carottes, le brocoli, les fraises… lorsqu’on les porte à la bouche, nous serions davantage en lien avec la terre qui produit et le travail des hommes et des femmes d’ici pour assurer notre souveraineté alimentaire.

Le respect de la terre dont les ressources ne sont pas inépuisables.

« Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence ce sera votre nourriture »Gn1, 29

Dieu nous a donné les semences, non pour que quelques-uns accaparent celles-ci ou les transforment à leur guise, mais pour nourrir tous les êtres humains. Nous maltraitons la terre comme une esclave qui doit produire à tout prix. Nous ne laissons pas le temps à la terre de récupérer ses forces. Nos ancêtres savaient très bien qu’il fallait faire une rotation de leurs champs et laisser la terre en jachère un certain temps pour la garder productive. Notre terre peut nourrir tous ses habitants si nous la traitons avec respect.

L’organisation Développement et Paix s’est insurgée plusieurs fois contre les multinationales qui accaparent des semences et des terres au détriment des petits producteurs et de la population.

Si nous préférons cultiver du maïs pour faire du méthanol, nous aurons moins de terres pour nourrir notre population. En accaparant des terres du Sud pour nourrir le Nord, nous déséquilibrons la recherche de souveraineté alimentaire des populations qui y habitent et, fait encore plus troublant, nous les affamons. « Le sol est à la source de la vie, il est la richesse de tous, des générations actuelles comme celles de demain. Nous avons le devoir de le protéger », disait Mgr Gérard Drainville [5] en 1985. Plusieurs prophètes des temps modernes nous alertent depuis des décennies sur l’urgence d’agir. La cupidité de certains, les mécanismes de désinformation, l’absence de consultation des populations concernées et notre absence de vigilance mettent en péril notre terre et notre souveraineté alimentaire.

Soyons vigilants: quelques pistes pour une vigilance active

Les aliments, comme l’eau, ont un caractère sacré. Ils sont des cadeaux de la vie. Ils sont nécessaires à la subsistance et à la croissance des enfants de Dieu. Évitons de les gaspiller, ayons à cœur de les partager, sachons en recycler les surplus.

Pour qu’il y ait une réelle souveraineté alimentaire, il faut combattre la privatisation des sols et l’accaparement des semences par les multinationales. Depuis les années 1980, les petits agriculteurs familiaux du monde entier, y compris du Canada, se battent contre les lois sur la protection des obtentions végétales afin de protéger leur droit de semer, d’échanger et de vendre leurs propres semences et de protéger ainsi la biodiversité de notre planète. Appuyons leurs efforts.

Ayons un grand respect pour les producteurs et les productrices, les travailleurs et travailleuses agricoles. Ils récoltent pour nous les fruits de la terre.  Ils assurent notre subsistance. Supportons leurs démarches pour qu’on respecte leur droit d’avoir des conditions de travail équitables et valorisantes. 

Bonne fête à tous les travailleurs et travailleuses, particulièrement ceux et celles qui travaillent à nous nourrir et à assurer notre souveraineté alimentaire!

Conseil Église et Société
Mgr Pierre Morissette, président, Mgr Thomas Dowd, Mgr Denis Grondin, Mgr Noël Simard, Mgr Pierre Gaudette, M  Norman Lévesque, M. Pierre Piché, Mme Élisa Fernandez, sfa et Mme Louise Cormier.

Publication de
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Pour poursuivre votre réflexion :  

Des limites… pour bien vivre! Suggestions  de bon voisinage sur une planète menacée. Écrit par William F. Ryan, sj, et Janet Somerville,  www.editionscecc.ca

Développement et Paix, Une seule famille humaine, de la nourriture pour tous.http://www.devp.org/fr/sharelent2014

Somos Hermanos, Programme d’accompagnement des travailleurs et travailleuses saisonniers, parrainé par les diocèses Saint-Jean-Longueuil et Valleyfield. https://www.facebook.com/somoshermanos1?fref=ts

Pas d’humanité sans culture de la terre, Pape François le 31 janvier 2015. http://www.zenit.org/fr/articles/pas-d-humanite-sans-culture-de-la-terre

[1] http://foodsecurecanada.org/fr/qui-sommes-nous/la-souverainete-alimentaire-quest-ce-que-cest
[2] http://www.banquesalimentaires.org/upload/BilanFaimQc2014.pdf
[3] Développement et Paix. Fiche thématique, automne 2014.
[4] Waridel, Laure, Acheter c’est voter, Le cas du café, Écosociété, 2005.
[5] Drainville, Gérard, Espoirs et défis de l'agriculture dans le Québec d’aujourd’hui, Assemblée des évêques du Québec, février 1985.